Coupables, forcément coupables. Adolescente, Begoña Gómez Urzaiz lit Anna Karénine et reproche à Tolstoï de ne pas faire grand cas de Serioja, l'enfant qu'Anna abandonne pour rejoindre Vronski. Dès lors s'active en elle un « détecteur de mères suspectes ». Au fil des ans et de sa propre expérience de la maternité, elle établit une liste d'« abandonneuses », de femmes qui, pour se réaliser ou ne pas perdre pied, décident de partir en laissant derrière elles leur progéniture. Pourquoi, alors qu'elle a grandi avec des parents présents et n'a jamais songé à abandonner ses fils, ces femmes suscitent-elles à ses yeux, et au regard de la société, un tel malaise ?
Lancinante, cette question se rappelle à elle pendant le Covid. Cloîtrée avec deux jeunes enfants, la journaliste et écrivaine entame des recherches sur ces abandonneuses dont les noms l'obsèdent, parmi lesquelles Muriel Spark, Ingrid Bergman, Gala Dalí, Maria Montessori... « Tout le temps, partout, les pères disparaissent », remarque l'autrice. Pourquoi, dès lors, ne retient-on que deux choses à propos de Doris Lessing : son Nobel de littérature et le fait qu'elle ait abandonné ses enfants ? « Un père qui s'en va, on s'y attend ; une mère, non », avance Begoña Gómez Urzaiz qui, en prenant la défense de ces mères qualifiées de « monstrueuses », redoute de subir à son tour le même jugement.
Partant de la trajectoire de ces femmes, et des épreuves parfois humiliantes qu'elles ont dû traverser pour imposer leur choix, Begoña Gómez Urzaiz livre une passionnante enquête, révélatrice du rôle dévolu aux mères. En 1979, Kramer contre Kramer de Robert Benton enregistre le plus grand nombre d'entrées en salles. « Kramer contre Kramer commence au moment où Joanna s'apprête à quitter Billy. Quel genre de mère abandonne son fils ? Eh bien celle-ci, une blonde élancée qui porte un trench Burberry classique et qui a peint des nuages dans la chambre de son fils pour qu'il ait l'impression de dormir dans le ciel. » Touchant une corde sensible, le film brise un tabou. Il est l'une des nombreuses références, tant littéraires qu'empruntées à la pop culture, que l'autrice mobilise pour explorer les liens complexes et parfois contradictoires entre une mère et sa progéniture. Que l'on soit ou non parent, Les abandonneuses se révèle un allié précieux pour prévenir ou mettre en sourdine la culpabilité inhérente au « plus beau rôle d'une vie ».
Les abandonneuses. Un homme quitte ses enfants, une femme les abandonne
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Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 22 € (provisoire) ; 368 p.
ISBN: 9782234096912
