12 JANVIER - ROMAN Espagne

Dans un vieux roman un peu oublié (Le grand écart, Stock), Jean Cocteau évoque un chant, L'honorat silencieux, dont le titre, écrit-il, "dépourvu de sens en possède un dans le rêve". Cette "propriété onirique", c'est toute l'oeuvre de Juan Marsé - l'une des plus troublantes, baroques et poétiques de ce temps - qui en est imprégnée. C'est un requiem pour un temps perdu et une ville morte, Barcelone. Un opéra des gueux dirigé par la mélancolie. Calligraphie des rêves, son dernier roman, est l'un de ces livres dont on se dit (tout en le redoutant) qu'il pourrait être l'ultime, tant il concentre en un même mouvement tous les thèmes de Jean Marsé, ses obsessions et son art romanesque tout en dévoilant dans le même temps le "rosebud" de la vie de Marsé : comment Juan Faneca Rona est devenu Juan Marsé après que son père chauffeur de taxi l'eut confié à un couple d'adoptants à la mort de sa mère. Et c'est ainsi que l'oeuvre entière, et plus singulièrement ce livre-ci, sorte d'autobiographie rêveuse, est traversée d'enfants sans père, de fils égarés ne s'en remettant en matière d'état civil qu'aux seules ressources de l'imagination.

Barcelone donc, années 1940. L'imagination n'est pas de trop en effet pour permettre à Ringo, le narrateur de 15 ans de Calligraphie des rêves, de supporter la rudesse des temps. Pendant que son père noie son chagrin de soldat républicain défait en bouffant du curé et en tuant des rats (c'est son métier), Ringo jette l'ancre au bar de Madame Paquita, est le témoin embarrassé des amours impossibles d'une masseuse entre deux âges et suicidaire, et de la beauté plaisamment indifférente de sa fille. Il se promène dans les rues désolées de son quartier du Guinardó (lieu matriciel de l'oeuvre que Marsé arpente avec son héros comme l'on procède en guise d'adieu à un état des lieux avant restitution). Ringo rêve. Aux affiches placardées dans d'obscurs cinémas de périphérie, aux danseuses chinoises dont le spectacle est promesse de luxure, à tout ce qui peut lui faire oublier les rues grises de sa ville où l'avenir même est séditieux... Ringo rêve et lit. Il écrira, en entomologiste navré des espoirs fracassés des siens, en chercheur d'or, en montreur d'ombres.

Juan Marsé
Calligraphie des rêves
CHRISTIAN BOURGOIS
TRADUIT DE L'ESPAGNOL PAR JEAN-MARIE SAINT-LU
TIRAGE : 3 000 EX.
PRIX : 20 EUROS ; 416 P.
ISBN : 978-2-267-02281-0
SORTIE : 12 JANVIER

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