Des choix millimétrés en littérature étrangère

Elizabeth Mc Cracken présentant en ligne son roman Le bowling du point du jour chez Nil. - Photo Olivier Dion

Des choix millimétrés en littérature étrangère

La rentrée étrangère se révèle plus serrée que jamais, la plupart des éditeurs ayant décidé de ne miser que sur un seul titre, signé d'un auteur reconnu ou précédé d'un réputation avantageuse.

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Par Isabel Contreras
Créé le 03.07.2020 à 02h30

Avec 145 romans contre 188 l'an passé, la rentrée se présente plus compacte que jamais en littérature étrangère. D'après nos données Livres Hebdo/Electre Data Services, 44 des 79 maisons d'édition proposant des romans traduits n'en publieront qu'un seul entre août et octobre. « La littérature étrangère reste très difficile à défendre. Sur deux romans publiés, un seul tire souvent son épingle du jeu », justifie Raphaëlle Liebaert, directrice de la littérature étrangère chez Stock. C'est pourquoi, quelques mois avant le confinement, l'éditrice a décidé de ne miser que sur un titre en août, celui de l'Iranienne Nazanine Hozar, Aria. Un coup de cœur à gros potentiel : le texte est à la fois littéraire et accessible, et son auteure parle couramment français, un atout pour la promotion. De même, chez Flammarion, la journaliste multiprimée Svenja O'Donnell, également francophone, représente à elle seule la fiction étrangère avec Inge en guerre. Chez Grasset, un seul titre porte une voix d'ailleurs, Lumière d'été, puis vient la nuit de l'Islandais Jon Kalman Stefansson, largement repéré par le public. « Par ce choix, nous souhaitions soulager les libraires », assure l'éditeur de littérature étrangère Joachim Schnerf. Denoël met aussi en avant une seule locomotive, Karl Ove Knausgaard, quand Robert Laffont bénéficie de la popularité de Ken Follett, dont le premier tirage reste le plus gros de cette rentrée, à 230 000 exemplaires.

Peloton de locomotives

« Ce n'est pourtant pas un titre de rentrée littéraire », souligne Claire Dô Serro, directrice éditoriale littérature étrangère de Laffont/Nil. Nous nous alignons sur une sortie mondiale, le 17 septembre. Notre rentrée littéraire était à l'origine composée d'un seul titre, une découverte, pour chaque collection ». Le premier roman pour adultes de la jeune Kiran Milwood Hargrave (Les Graciées) tente ainsi sa chance chez « Pavillons » quand Elizabeth McCracken et son loufoque Le bowling du point du jour porte les couleurs de Nil. Un dernier titre s'est toutefois glissé à la dernière minute, une autre valeur sûre : Joseph Roth avec un roman resté inédit en France, Perlefter (Robert Laffont).

Plusieurs éditeurs conjugueront de même valeur sûre et découverte. Albin Michel place Colson Whitehead à côté du premier roman de Stephen Markley. Au Mercure de France, Julian Barnes côtoie la jeune chinoise Ling Ma dont le texte Les enfiévrés (voir notre avant-critique dans LH n° 1268), sur une épidémie venue de Chine qui transforme les victimes en zombies, résonne fortement. Au Seuil, le prix Prince des Asturies 2013, Antonio Munoz Molina, signe Un promeneur solitaire dans la foule à côté de Mary Costello, de retour cinq ans après Academy Street, qui s'est vendu à plus de 6 500 exemplaires en français selon GFK. Belfond attend beaucoup de sa locomotive Colum McCann et du texte de Barbara Zoeke, traduite pour la première fois en français. L'Olivier place en août un premier texte incarné par Robin Robertson, finaliste du Man Booker Prize et lauréat du Goldsmiths Prize avec Walker. Des poids lourds prennent la relève en septembre - Jonathan Franzen - et en octobre - Aharon Appelfeld, Rachel Cusk et David Foster Palace. Gallimard place, lui, deux piliers de son catalogue, Erri de Luca et Jessie Burton.

Stars avant l'heure

Chez Actes Sud, -Salman Rushdie et Enrique -Vila-Matas escortent le premier roman de Margaret Wilkerson Sexton ainsi que le texte de la Danoise Sara Omar, dont La laveuse de mort est devenu un best--seller dans son pays. La réputation préalable d'un titre constitue un critère de choix décisif pour les éditeurs français. -Buchet-Chastel concentre ses efforts sur le premier roman de Marieke Lucas Rijneveld, une Néerlandaise de 29 ans dont Qui sème le vent est devenu un phénomène aux Pays-Bas. Catalin Mihuleac a percé en Roumanie et en Allemagne, avec Les Oxenberg & les Bernstein, annoncé chez Noir sur blanc. La Colombienne Pilar Quintana est devenue une révélation dans son pays avec La chienne, à paraître le 19 août chez Calmann-Lévy. Tout comme Jeanine Cummins, dont American Dirt (Philippe Rey), écoulé à plus d'un million d'exemplaires aux Etats-Unis, a fait l'objet d'une polémique, l'auteure ayant été accusée d'appropriation culturelle.

Devancées aussi par leur réputation dans leur pays respectif, les romans de Lisa Taddeo et d'Olja Savicevic paraîtront chez JC Lattès à la rentrée. Alexeï Salnikov (Les Petrov, la grippe etc., Editions des Syrtes) a captivé de nombreux lecteurs en Russie avec son écriture, produite d'un parcours atypique : opérateur de chaufferie, mécanicien, gardien, plombier, journaliste et traducteur. Tiffany McDaniel a créé le buzz avant même la parution de son roman, Betty, chez Gallmeister. L'écriture de ce roman a démarré il y a presque 20 ans et les droits ont été cédés en 2017... La sortie sera simultanée en Europe et aux États-Unis. C'est aussi à l'issue de 20 ans de recherches et d'écriture que Jeffrey Colvin publie chez Harper Collins son premier roman, Africville. En avant-première cette fois, Calmann-Lévy propose la nouveauté de Yaa Gyasi, Sublime Royaume. Cette Ghanéenne avait été récompensée en 2019 par le prix des Lecteurs du Livre de poche pour son premier roman, No home.

Chaque rentrée porte aussi son lot d'écrivains récompensés ou retenus par des prix littéraires prestigieux à l'étranger. Globe présente notamment Bernardine Evaristo, lauréate du Booker Prize 2019, pour Fille, femme, autre et James Hannaham, distingué par le Pen/Faulkner prize 2016 pour Delicious foods. Les Arènes ont traduit le prix Strega 2019, le Goncourt italien, remporté par Antonio Scurati pour sa monumentale M, le fils du siècle, une biographie romancée de Mussolini de 848 pages, pour le premier volume. L'éditrice israélienne Noga Albalagh a reçu le prix Brenner, décerné par l'association des écrivains hébreux en Israël, pour Le vieil homme : les adieux, qui sera publié à la rentrée par Do éditions.

Objet d'enchères

D'autres auteurs prometteurs, encensés par la critique anglo-saxonne, s'immiscent dans la rentrée. Ainsi Sarah Elaine Smith avec son premier roman, Marilou est partout (Sonatine), la journaliste latino-américaine Alma Guillermopietro (La Révolution, la danse et moi, Marchialy) ou Elizabeth Wetmore, dont les droits de Glory (Les Escales) avaient fait l'objet d'enchères. Aux Etats-Unis, la plume engagée de Barbara Kingsolver a remué les consciences. Dans Des vies à découvert (Rivages), en cours d'adaptation télévisée par HBO, elle entrecroise deux histoires à travers deux époques charnières. Outre-Manche, Kathy O Shaughnessy s'est fait remarquer par sa biographie romancée de Marian Evans aka Georges Eliot : Une passion pour Georges Eliot paraît chez De Fallois.

D'autres maisons d'édition ont carrément décidé de présenter une rentrée littéraire 100 % étrangère. Globe n'aligne pas moins de cinq titres traduits. Plus sobre, Autrement porte uniquement Brit Bennett (L'autre moitié de soi), qui avait déjà marqué les esprits en 2017 avec Le cœur battant de nos mères, en lice pour le Médicis et le Fémina. La Table ronde s'appuie sur un auteur historique du catalogue, Richard Russo, quand Stéphane Marsan et Serge Safran proposent deux nouvelles signatures, respectivement, Cheryl Della Petra (Gonzo girl) et Ghazi Rabihavi (Les garçons de l'amour).

S'ils publient en parallèle des titres en français, une seule traduction est programmée en août au Cherche Midi, le premier texte de Damian Barr. Métailié défend également un premier roman signé Eduardo Fernando Varela.

Politique d'auteur

Nombreux sont aussi les éditeurs qui font confiance à des écrivains dont la carrière est en cours de construction. Ottessa Moshfegh réitère pour la deuxième année consécutive à la rentrée littéraire de Fayard avec Nostalgie d'un autre monde. Son premier roman, Mon année de repos et de détente, avait reçu un joli accueil, les ventes avoisinant les 5 000 exemplaires. Chez Préludes, Guinevere Glasfurd revient aussi après un franc succès pour Les mots entre mes mains, sur une maîtresse de Descartes, qui s'était vendu à près de 10 000 exemplaires. De son côté, Presses de la cité pousse la nouveauté de Tayari Yones, auteure d'Un mariage américain (Plon 2019), qui publie Des baisers parfum tabac.

Le Tripode continue de nourrir l'œuvre de l'immense écrivain argentin Juan José Saer et publie ses Nuages tandis que Delcourt littérature ressuscite l'œuvre de William Melvin Kelly avec Jazz à l'âme et Charleston celle de Pat Barker avec Le silence des vaincues. Aux Forges de vulcain accompagne Charles Yu, maître de la science-fiction, pour Chinatown, intérieur. Chemin de fer renouvelle son soutien à Zinaida Polimenova-Snel, Cambourakis à Barbara Balzerani, Riveneuve à la Vietnamienne Thûan et Sindbad à Nabil Naoum. Fidèles à leurs tropismes, Philippe Picquier traduit un nouveau texte du Japonais Ito Ogawa, la maison d'édition de littératures de Turquie, Kontr, accueille Kemal Varol et l'éditeur des Pyrénées orientales, Balzac, explore toujours la littérature catalane à l'aide de Vicenç Pagès et Rafael Valbona. Pas très loin, à Lagrasse, Verdier a aussi décidé de pousser une plume catalane, celle d'Eva Baltasar. W  I. C.

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