Livres Hebdo : Terre ou Lune est votre deuxième bande dessinée et vous rencontrez déjà un large succès public. Comment vivez-vous ce phénomène et ce nouveau rapport avec vos lecteurs ?
Jade Khoo : Je l’accueille avec un deuxième tome à réaliser, donc mes journées n’ont pas fondamentalement changé. Je suis toujours étonnée de voir autant de monde lors des séances de dédicaces, et en même temps, c’est encourageant. Mais c’est aussi un peu stressant, car on a moins le temps d’échanger avec chaque lecteur. Pour ma première BD, Zoc (parue en 2022 chez Dargaud, vendue à 7 838 exemplaires, ndlr), je pouvais passer jusqu’à une heure à discuter à chaque signature. Quand Morgen m’a proposé de reprendre Terre ou Lune, ils y croyaient beaucoup.
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On a fait un gros tirage et je me suis dit : « Mais qu’est-ce qu’ils font, c’est quoi l’arnaque ? » Pour moi, il n’y avait pas de public cible : les personnages sont enfants puis adolescents. J’imaginais plutôt un lectorat d’adultes, alors qu’on a tendance à dire que l’âge du personnage principal doit correspondre à celui du lecteur. J’avais donc peur que ce soit trop « plan-plan » pour des adolescents, ou qu’un adulte tombe sur quelque chose qui fasse trop manga. Quand la BD est sortie, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je m’attende à quoi que ce soit. Je ne voulais pas nourrir cet espoir, de peur d’être déçue. À chaque nouvelle étape, je faisais comme si de rien n’était. Aujourd'hui, les éditeurs me disent que ça marche bien, mais j’essaie de ne pas trop les écouter : je n’ai pas envie de les décevoir avec le second tome.
Comment sont nés le projet et l’histoire de Terre ou Lune ?
J’ai commencé le projet chez Dargaud avec Thomas Ragon : il était déjà mon éditeur sur Zoc. J’ai fait le storyboard avec lui et, au bout d’une dizaine de pages, il m’a annoncé qu’il partait au Seuil. J’étais dépitée. En mai-juin 2025, il est finalement revenu vers moi pour m’annoncer le lancement de Morgen avec Sullivan Rouaud. De fil en aiguille, j’ai fini par les rejoindre. Le projet, c’est beaucoup de choses : certains éléments datent d’il y a dix ans, notamment ce contexte entre deux sociétés et ce rapport de force déséquilibré. Au départ, c’étaient deux villes, puis deux planètes, et finalement la Terre et la Lune. L’enquête familiale est arrivée sur la fin : ça faisait écho à ce qu'il se passait dans ma vie à ce moment-là. C’était plus facile, parce que ce sont des sentiments que je ressentais moi-même, il était donc plus simple de les prêter à un personnage. Ce n’est pas autobiographique, mais je pense que la plupart des choses qu’Othello, le héros de l’histoire, a ressenties, je les ai ressenties aussi.
Pourquoi avoir choisi de découper Terre ou Lune en deux tomes ?
À l’origine, je voulais en faire un seul volume, mais Thomas m’a immédiatement conseillé de ne pas le faire. Et c’est logique : le livre aurait pesé 4 kg et coûté 60 euros, ce qui n’était pas réaliste. Au départ, il proposait de le diviser en trois parties, mais je n’y arrivais pas : je ne voulais pas ajouter de cliffhangers artificiels. Le découper en deux me semblait faisable, alors je l’ai coupé à la moitié du récit.
« Je ne suis pas très à l'aise avec la science-fiction »
Pourquoi avoir choisi la science-fiction comme cadre pour Terre ou Lune ?
En réalité, je ne suis pas très à l’aise avec ce genre littéraire : tout ce contexte était surtout pensé pour servir le récit familial. Je n’aime pas passer beaucoup de temps à développer un monde entièrement fictif : j’ai l’impression que, même en cherchant à construire quelque chose de cohérent, il y aura toujours des incohérences. Du coup, je mise sur le fait que les lecteurs seront coopératifs. Le côté politique du rapport entre la Terre et la Lune, je l’ai bien développé parce qu’il est utile à l’histoire. En revanche, la technologie, par exemple, je ne l’ai pas trop poussée. J’ai préféré me concentrer sur les rapports humains.
Mathieu Bablet, auteur de BD de science-fiction au ton plutôt sombre et pessimiste, a salué Terre ou Lune sur le bandeau. Votre vision du futur est pourtant très différente : comment la décririez-vous ?
Beaucoup de lecteurs me disent : « C’est une utopie, ça a l’air super ». D’autres affirment : « C’est une dystopie, ça a l’air horrible ». Et je pense que c’est un entre-deux. Pour moi, c’est une société comme la nôtre : il y a des choses terribles et d’autres plus agréables, mais tout dépend d’où l’on se place. Je voulais surtout me baser sur des faits très concrets, même dans le futur, pour que l’histoire reste ancrée dans des problématiques actuelles. Par exemple, quand je parle de la préservation des oiseaux, ce sont des espèces existantes. Idem pour la thématique de l’immigration : ce sont des sujets auxquels je pense, donc je ne me voyais pas inventer des problèmes juste pour l’histoire. Je ne sais pas si ça parle à tout le monde, mais je trouve ça important d’aborder ces sujets dans les récits d'aujourd’hui.
Vous êtes passée par l’école des Gobelins. À quel point votre expérience influence-t-elle votre processus créatif ? Un projet d’animation est-il en cours ?
Je me concentrais surtout sur les décors en animation, donc je suis naturellement plus à l’aise avec eux qu’avec les personnages. Je travaillais surtout en numérique, donc c’était réconfortant de pouvoir passer à l’aquarelle et d’avoir la main sur tout. Je ne sais pas si je vais revenir à l’animation. J’étais contente de faire le teaser de Terre ou Lune : c’était un projet court, mené avec des amis, avec un budget pour faire quelque chose de chouette. Mais l’animation, c’est très tortueux : il y a tout ce parcours d’aides, de production… La BD, c’est quand même plus direct, surtout quand tu dessines sur papier.
Et puis c’est compliqué de faire des films lorsqu'on est une femme. J’ai l’impression que la plupart des réalisateurs qui font des premiers films sont de jeunes pères qui se reposent pas mal sur leur compagne pour gérer les enfants. Il faut que quelqu’un encaisse de l’autre côté et je trouve cela difficile à envisager. Et puis j’aime trop ma vie tranquille : après le tome 2, je retrouve ma liberté.
À ce propos, comment avance la réalisation de ce deuxième volet ?
Je suis dans la dernière ligne droite : j’ai fait le storyboard, puis le crayonné. Il reste la couleur et ce sera bon. Mais c’est une étape qui prend beaucoup de temps. Il faut aussi que la sortie ne soit pas trop éloignée du tome 1, donc nous travaillons en flux tendu. Le premier volet m’a pris deux à trois ans, mais je n’étais pas à plein temps, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Heureusement, car lorsque je faisais de l’animation en parallèle, il était difficile de me consacrer pleinement à un projet.
Justement, lors des États généraux de la bande dessinée 2025, les auteurs alertaient les parlementaires sur leur charge de travail, dressant un bilan inquiétant de la profession. Qu’en pensez-vous ?
Je trouve que c’est catastrophique, et je mesure la chance que j’ai de réussir. J'ai conscience du coup de pouce qu'a pu représenter l’animation pour attirer mes premiers éditeurs. D'ailleurs, peut-être qu’une autre maison ne m’aurait pas autant soutenue. Il faut aussi pouvoir se consacrer pleinement à son travail, sans avoir à cumuler d’autres emplois. C’est vraiment une roulette russe, et ça se passe mal dans 99 % des cas, surtout avec ce marché surchargé. Avec la crise du papier, le prix des BD augmente et la plupart des lecteurs que je rencontre ont la cinquantaine, avec un pouvoir d’achat plus élevé. Le lectorat ne se renouvelle pas, et je trouve ça inquiétant. Les lecteurs de moins de 20 ans se tournent vers le manga, et désormais davantage vers le webtoon, souvent gratuit. Je trouve que la BD tend à se gentrifier.
Terre ou Lune, de Jade Khoo : un succès éditorial pour Morgen
