Fondateur de la Fédération française de psychiatrie et président de l’Observatoire francophone de la médecine de la personne, Simon-Daniel Kipman est une « pointure » dans le domaine. Jusqu’à présent, il était publié chez Doin, éditeur spécialisé des blouses blanches.
Le praticien a donc souhaité transmettre son savoir à un public plus vaste, sur un sujet qui déborde du cadre médical. Face au devoir de mémoire compréhensible pour la collectivité, il oppose une nécessité de l’oubli pour l’individu. Il explique l’oubli comme un mécanisme de défense contre le malaise et l’angoisse, indispensable à notre bien-être. Se souvenir de tout est une torture, comme pour le personnage de la nouvelle de Borges qui ne peut rien oublier. Pour envisager l’avenir, il faut se dégager d’une partie du passé. « Ce sont les oublis qui donnent le sens de l’histoire. »
Car après nous avoir présenté l’oubli comme objet scientifique, l’auteur développe son essai sur le terrain de la psychanalyse, de l’anthropologie, de la philosophie et même de la littérature. Car qu’y a-t-il de moins proustien que la mémoire ? Non sans manier le paradoxe, mais toujours avec une pertinence qui trouble le sens commun, il explique joliment que « l’oubli est une connaissance tue, réduite au silence ».
Les traces ne font pas l’événement. Elles n’en sont que le sillon. Pour Kipman, l’oubli possède une vérité intrinsèque et peut s’envisager comme un instrument de connaissance. « On a eu beau dire que le temps s’accélérait, ce qui s’est accéléré sans doute c’est la faculté d’oubli à mesure, et partant la faculté de répétition. »
On savoure cet essai pour les informations qu’il apporte sur les mécanismes de la mémoire et aussi pour toutes les pistes qu’il ouvre tant dans la notre vie personnelle que dans notre vie sociale. « Face aux lieux de mémoire, il y a sans doute des lieux d’oubli, la question des lieux d’oubli. Existe-t-il des lieux où l’on dépose des souvenirs pour ne plus y penser ? »
Voici donc un éloge de l’oubli dans sa fonction vitale et dynamique, à l’heure où la mémoire collective ou individuelle, la remémoration et la commémoration sont mises en exergue. L’oubli serait-il si terrible ? A une époque où le combat contre la maladie d’Alzheimer fait rage, la posture peut sembler provocatrice. Vive l’oubli. A l’injonction de la mémoire imposée, Kipman rétorque par la liberté d’oublier. Car sans elle, le monde serait impossible. L. L.
