Disparition

Disparition d'Edgar Morin, la pensée qui ne meurt pas

Edgar Morin en 2023 - Photo Olivier Dion

Disparition d'Edgar Morin, la pensée qui ne meurt pas

Edgar Morin s’est éteint le 29 mai, à l'âge de 104 ans. Le grand intellectuel et ancien résistant laisse derrière lui une œuvre foisonnante, léguant une manière de regarder le monde à la fois inquiète, passionnée, et profondément humaine.

Par Apollonia Elia
Créé le 30.05.2026 à 09h20

À quelques semaines de son 105e anniversaire qu'il aurait fêté le 8 juillet, le sociologue, philosophe, anthropologue et ancien résistant Edgar Morin est mort le 29 mai, a annoncé son épouse Sabah Abouessalam. Auteur d'une œuvre extrêmement prolifique, il aura passé sa vie à penser avec les contradictions dans un monde qui simplifie et à redonner du poids au temps dans une époque qui accélère.

Tout commence à Paris en 1921. Edgar Nahoum naît dans une famille juive sépharade venue de Salonique, héritier d’un double exil, celui des origines et celui du deuil : sa mère meurt alors qu’il n’a que dix ans. Cette faille inaugurale, irrigue déjà son premier roman de jeunesse, L’Année a perdu son printemps, écrit en 1946, redécouvert en 2013 et paru en 2024, où sous le nom d’Albert Mercier, il rejoue le destin d’un orphelin pris dans la montée des périls. 

Lire aussi : Edgar Morin : « Je me suis fait une culture qui relie la science à l'humanisme »

À 16 ans, il emballe déjà des colis pour l’Espagne républicaine. Le combat contre le fascisme prend un sens nouveau sous l’Occupation : communiste en 1941, résistant en 1942, il prend les armes et entre dans la clandestinité sous le nom de Gaston Poncet. En 1943, une erreur lui offre un second nom, « Morin », mal entendu pour « Magnin », en référence à Malraux, qu’il adopte sans le corriger. Il sera désormais celui-là : résistant, écrivain, penseur. 

Au sortir de la guerre, il entre au GPRF, dirige un service de propagande et observe l’Allemagne vaincue et affamée dans L’An zéro de l’Allemagne (1946). Son engagement reste intact, mais les certitudes s’érodent : en 1949, après avoir dénoncé les procès staliniens, il est exclu du Parti. La rupture ouvre une autre fidélité : celle de la pensée critique. 

Edgar Morin rejoint le CNRS, s’empare des faits de société, scrute l’Esprit du temps (Grasset, 1962), La Rumeur d'Orléans (Seuil, 1969) et les mythologies modernes. En 1956, il cofonde Arguments avec notamment Roland Barthes et Colette Audry, une revue publiée jusqu'en 1962 chez Minuit pour penser autrement, contre tous les dogmes. Il s’oppose à la guerre d’Algérie, mais refuse les automatismes d’appartenance. À la logique des blocs, il préfère celle des brèches. Résister, pour lui, c’est refuser les certitudes. 

L'homme-œuvre : une pensée en mouvement

Au-delà des questions d’engagement politique et de carrière, tout le travail d’Edgar Morin réside peut-être dans le fait d'établir des synergies là où le savoir se voulait morcelé.

Dès 1972, à Royaumont, il réunit biologistes, sociologues, anthropologues, cybernéticiens ; en somme des voix dissonantes qui, sous sa houlette, entendent dépasser les silos disciplinaires. De cette convergence naît Le Paradigme perdu (Seuil, 1973), manifeste d’une vision qui refuse le miroir brisé entre nature et culture, posant l’humain comme un être à la fois singulier, social et biologique, un entrelacs que peu osaient regarder en face.

La complexité est le fil rouge qui irrigue toute sa pensée. Ce n’est plus la réalité qu’il s’agit de décomposer, mais de penser dans ses multiples rebonds, boucles et contradictions, loin des réductions simplistes. En 1982, avec Science avec conscience (Seuil), il nomme enfin cette manière de voir : la pensée complexe. Cette idée trouve son apogée dans l’œuvre de sa vie La Méthode, parue au Seuil entre 1977 et 2004, une encyclopédie vivante, un cycle en six tomes où chaque thème, de la nature à l’éthique, s’enchevêtre dans une danse inlassable d’interactions.

Les sept « principes de reliance »

Edgar Morin y déploie ses sept « principes de reliance », autant d’outils pour naviguer dans un monde où tout dialogue avec tout. À ce sujet, il confiait à Livres Hebdo en avril 2023 : « Grâce à ma "méthode" et à la "pensée complexe", une formation polydisciplinaire, j'essaie de relier entre eux différents domaines, différentes disciplines, et de les éclairer. Je me suis fait une culture qui relie la science à l'humanisme Je suis pour ce qui relie, pas pour ce qui divise. »

Mais sa pensée dépasse largement les sphères intellectuelles. Avec Terre-Patrie (Seuil, 1993), coécrit avec Anne-Brigitte Kern, il élargit son regard à la planète tout entière, posant une éthique née de la globalisation, où l’interdépendance humaine rejoint celle de l’écosystème. Et parce que comprendre ne suffit pas, il engage l’idée d’une révolution éducative, déclinée dans La Tête bien faite (Seuil, 1999), Relier les connaissances (Seuil, 1999) et Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (Seuil, 2000) : il faut enseigner à penser dans l’incertitude, à relier au lieu de compartimenter, à former des esprits capables de dialoguer avec la complexité, un impératif à l’heure où le monde vacille.

Ne jamais abandonner le complexe

Plus encore, le sociologue décèle dans les crises des ouvertures, des métamorphoses à venir. Dans La Méthode (notamment le tome 5, L’Humanité de l’humanité), comme dans La Voie (Fayard, 2011) ou Changeons de voie (Denoël, 2020), il pense l’histoire comme une succession de bifurcations, d’effondrements et de renaissances. Son regard historique embrasse la tempête et l’espoir. Son œuvre est un chantier toujours en mouvement, un appel à ne jamais abandonner le complexe au profit de la simplification, à toujours chercher les fils qui relient, les ponts qui sauvent.

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