FORMATION

Dix jours pour s'imaginer libraire

Les stagiaires de la formation "Le métier de libraire, chef d'entreprise : créer ou reprendre une librairie" à l'INFL, juin 2012. - Photo OLIVIER DION

Dix jours pour s'imaginer libraire

L'Institut national de formation de la librairie propose des stages pour les candidats à la création ou à la reprise d'une librairie. Livres Hebdo a participé à l'un d'entre eux.

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Par Clarisse Normand
Créé le 08.10.2014 à 20h37 ,
Mis à jour le 09.10.2014 à 17h39

Malgré un discours de plus en plus alarmiste, le métier de libraire continue à faire rêver et à susciter des vocations. Dans le même temps, toute une génération, à la tête de librairies créées au lendemain de la promulgation de la loi Lang, s'efforce de passer la main. Depuis quelques années, la transmission est ainsi devenue l'un des grands enjeux de la profession. Dans ce contexte, le stage proposé par l'Institut national de formation de la librairie (INFL), intitulé "Le métier de libraire, chef d'entreprise : créer ou reprendre une librairie", apparaît d'autant plus intéressant qu'il est le seul sur le marché à offrir une vision du métier aussi précise sur un temps aussi court. D'une durée de dix jours, il accueille entre 10 et 15 participants à chacune de ses sessions, organisées cinq fois par an. Livres Hebdo a été invité à suivre l'une d'elles, du 4 au 15 juin (1). Qu'y apprend-on ? Dans un environnement en mutation, comment la formation s'adapte-t-elle ? Qui sont les stagiaires, dont l'âge moyen se situe entre 40 et 50 ans ? Combien, in fine, se lanceront vraiment ?

Thomas. Après une première expérience à La Case à bulles en Martinique, il a travaillé au sein du réseau Fontaine entre 2007 et 2011, comme spécialiste de la BD. Aujourd'hui, il s'apprête à ouvrir sa propre librairie BD à Montrouge. Il a suivi le stage dans le cadre du Dif.- Photo OLIVIER DION

S'adressant principalement aux personnes en reconversion professionnelle, le stage a vocation à faire prendre conscience des différentes facettes du métier et à donner des outils méthodologiques pour réaliser un projet. Se déroulant dans les sobres locaux de l'INFL à Montreuil, dans la grande tour Orion, sous les bureaux de Pôle emploi, la formation aborde de manière très concrète les principales problématiques auxquelles seront confrontés les futurs libraires : analyser un marché géographique et son potentiel en fonction de la zone de chalandise et du niveau de concurrence ; concevoir, dans ce cadre, un projet commercial adapté ; constituer et faire vivre un assortiment ; gérer les achats et les stocks ; agencer un local...

Christine. Avocate à l'origine, elle a rejoint l'édition juridique en cours de carrière. Elle entend opérer une reconversion en ouvrant une librairie à dominante jeunesse dans le 10e arrondissement de Paris. - Photo OLIVIER DION

Des professionnels en activité

Afin de renforcer le caractère très pratico-pratique de l'enseignement, comme en témoignent certains exercices d'application proposés durant le stage, l'INFL fait appel pour chacun de ces modules à des professionnels en activité : des libraires viennent parler de l'assortiment et de la gestion des achats, un expert-comptable du choix des statuts, un architecte de l'agencement... Quelques modules plus courts, centrés notamment sur le paysage actuel de l'édition, le numérique, le métier de représentant ou encore les enjeux de l'action collective menée par le Syndicat de la librairie française, complètent le panorama d'ensemble. Certains cours ont d'ailleurs été intégrés récemment, au détriment d'autres qui ont disparu. Ont ainsi été retirées, ces dernières années, une présentation de l'histoire de l'édition, l'intervention d'un psychologue ou encore la visite de la salle des ventes d'Hachette.

Bénédicte. Auparavant pharmacienne, elle a découvert lors du stage la fragilité économique des libraires et a revu à la baisse la place du livre dans son projet de « concept store" autour de la santé et de la beauté. - Photo OLIVIER DION

Comme l'explique Claude Naves, directeur de l'INFL, la configuration actuelle de la formation résulte d'une adaptation menée sous l'influence des évolutions de l'environnement et des mutations du métier, mais aussi de la volonté de prendre en compte les critères de l'Adelc et du CNL dans l'attribution d'aide aux projets de création et de reprise. Conçu, selon Olivier L'Hostis, président de l'INFL, "comme une étape qui contribue à valider ou à infirmer les projets des candidats", le stage ne cherche pas à occulter les aspects les plus refroidissants du métier. Bien que communiquant souvent une partie de leur passion au cours de leur intervention, les formateurs n'hésitent pas rappeler que la librairie est un véritable sacerdoce, nécessitant beaucoup de travail, notamment physique, et beaucoup d'initiatives... pour une rémunération très faible. Et d'évoquer chaque fois le dérisoire résultat net moyen d'une librairie : 0,3 % du chiffre d'affaires. Un chiffre qui contribue souvent à calmer certaines ardeurs.

Parmi les participants, généralement satisfaits de la qualité de l'enseignement et de son orientation très pratique, certains savent ainsi très vite qu'ils ne concrétiseront pas leur projet. Depuis 2005, sur 500 stagiaires, "38 % seulement nous ont informés qu'ils s'étaient lancés", constate Ophélie Gaudin, responsable de la formation continue de l'INFL, précisant que les trois quarts d'entre eux ont créé leur librairie et qu'un quart seulement a procédé à une reprise.

Mais elle observe aussi qu'au cours des dernières années, et en particulier depuis 2009, le pourcentage de concrétisation a diminué. "Le profil des stagiaires a évolué, explique-t-elle. Jusqu'en 2008, il y avait beaucoup de personnes encore en poste ou ayant négocié leur départ, donc bénéficiant d'un apport personnel, alors qu'aujourd'hui, il y a davantage de demandeurs d'emploi qui n'hésitent pas à abandonner leur projet s'ils voient que c'est trop compliqué. L'environnement s'est aussi durci. Les banques sont plus réticentes à prêter de l'argent et, dans les grandes villes, il est devenu très difficile de trouver des locaux à des prix raisonnables." Face aux différentes situations des stagiaires, l'INFL a d'ailleurs adapté ses prix : 200 euros par jour pour les salariés qui peuvent faire jouer leur congé individuel à la formation (Cif), 140 euros pour ceux qui assurent eux-mêmes le paiement, ainsi que pour les demandeurs d'emploi qui peuvent se faire financer par Pôle emploi et/ou utiliser leur droit individuel à la formation (Dif).

Dans le cadre de ces forfaits, un accompagnement personnalisé est d'ailleurs offert aux personnes qui se lancent. Une option très appréciée... bien que sa durée, limitée à sept heures, soit jugée totalement insuffisante. Olivier L'Hostis en convient lui-même, reconnaissant qu'il faudrait imaginer un soutien plus long, notamment pour les projets compliqués.

Conscient, de toute façon, qu'un stage de dix jours ne suffit pas pour former des néophytes, l'INFL invite chacun à effectuer d'autres stages, si ce n'est dans le cadre de ses modules spécialisés (sur la gestion des stocks, sur l'assortiment...), au moins sur le terrain, en librairie. Reconnaissant également la nécessité de compléter cette formation, les stagiaires devenus libraires gardent un souvenir assez positif de leur passage à l'INFL. Ainsi de Renny Aupetit (Le Comptoir des mots à Paris) : "Avant le stage, on a un projet, après on est dedans. C'est le premier moment où l'on commence à s'adresser à nous comme libraires. Psychologiquement, c'est un pas important. » Christian Celli (La Librairie nouvelle à Sète) a également eu le sentiment qu'avec le stage il est "entré de plain-pied dans son projet", mais il se souvient aussi s'être posé des questions restées sans réponse. Un appel, là encore, à augmenter la durée, si ce n'est de la formation elle-même, au moins de l'accompagnement qui suit.

(1) Lire aussi sur Livreshebdo.fr les six articles relatant au fil des jours le contenu du stage de l'INFL : « Neuf candidats pour reprendre ou créer une librairie » ; « McKinsey entre en scène » ; « Qui entre, qui sort ? » ; « Le libraire est un chef d'entreprise » ; « Money, money » ; « L'heure de vérité ».

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