Droits étrangers

Dossier Droits étrangers : opération mondialisation

La salle de cessions de droits à Francfort en 2012. - Photo OLIVIER DION

Dossier Droits étrangers : opération mondialisation

Le poids croissant des cessions de droits de traduction dans l’économie de l’édition suscite une modification lente mais durable de l’organisation des maisons. De nouvelles professions émergent, qui reflètent les nouvelles réalités d’un marché du livre beaucoup plus internationalisé que par le passé.

J’achète l’article 1.50 €

Par Marine Durand,
Créé le 09.10.2015 à 00h00,
Mis à jour le 19.10.2015 à 10h30

Annoncée au printemps 2014, la réorganisation de la Foire de Francfort, fruit de plusieurs années de discussions avec les responsables des principaux stands internationaux, sera effective la semaine prochaine. Du 14 au 18 octobre se tient une version remaniée de la Frankfurter Buchmesse, "plus vibrante, plus dynamique, plus internationale", selon son slogan. Si les organisateurs ont à cœur de mettre en avant les nouveautés de cette 67e édition, notamment le déménagement à Francfort de la World Cookbook Fair, visant à favoriser les échanges entre les acteurs de l’édition culinaire, c’est bien la redistribution des espaces d’exposition qui a agité l’édition française. Tandis que les éditeurs anglophones migrent du hall 8 au hall 6, plus central, les Néerlandais, Français, Chinois et Coréens quittent ce même hall pour le pavillon 5 voisin.

"Les avances ne sont pas toujours très importantes, mais la dimension de prestige peut compenser."Rebecca Byers, Perrin - Photo OLIVIER DION

Loin d’être anecdotique, cette intégration plus importante des satands internationnaux est représentative des bouleversements qui agitent le marché des droits. "Les cessions de droits sont en progression constante", affirme Rebecca Byers, responsable des droits de Perrin et de Plon- "Feux croisés" -Les Escales, et présidente de la commission internationale du Syndicat national de l’édition. Dans un contexte de stagnation pour l’édition fançaise (le CA passe de 2,687 à 2,652 milliards d’euros entre 2013 et 2014 selon les statistiques du SNE), le produit des cessions de droits, qui comprend les droits étrangers et les droits dérivés tels que le poche, les clubs et les adaptations théâtrales ou cinématographiques, se relève de 128 à 135 millions d’euros en un an (+ 5,5 %). Et face à la disparition progressive des clubs, "qui inquiète beaucoup les gens des droits, même si France Loisirs reste un débouché majeur", note Rebecca Byers, les cessions à l’étranger s’imposent comme une exploitation du livre supplémentaire et salutaire. En 2014, 13 046 contrats de cessions de droits de traduction vers les langues étrangères ont été signés par les éditeurs français, soit une progression de 6,6 % par rapport à l’année précédente et de 15 % en deux ans. Sur dix ans, elle est encore plus significative : le nombre de cessions a augmenté de 120 % selon les statistiques du SNE. Si plusieurs responsables des droits notent une réduction des à-valoir, qui pouvaient atteindre des sommes faramineuses il y a dix ou quinze ans, elle est largement compensée par l’augmentation du nombre de cessions. D’autant que cette hausse s’applique à toutes les catégories éditoriales, de la fiction à la non-fiction, et de la jeunesse à la bande dessinée, ce dernier genre ayant explosé en 2014 (28,2 % des cessions, en hausse de 6,6 points).

"Centraliser et simplifier la gestion des droits, pour que les auteurs aient affaire à un interlocuteur unique pour l’ensemble de leurs contrats."Violaine Faucon, L’Olivier - Photo OLIVIER DION

Il faut évidemment prendre en compte le nombre croissant de répondants à ce type d’enquête. Cependant "cette activité est, plus que jamais, un véritable relais de croissance pour l’édition française […], elle contribue directement à l’amélioration de la marge nette des éditeurs", souligne le SNE dans sa plaquette statistique annuelle. Pour autant, la raison économique n’explique pas à elle seule l’intérêt accru de l’édition française pour les traductions. "Les avances ne sont pas toujours très importantes, mais la dimension de prestige peut compenser", explique Rebecca Byers, qui note également l’importance d’une publication à l’étranger dans le domaine universitaire. Solène Chabanais, directrice du service des droits étrangers du groupe Albin Michel (Albin Michel, Magnard, Vuibert) qui regroupe quatre personnes réparties par langues, abonde : "C’est autant une source de revenus complémentaires pour l’équilibre économique du livre, dans l’intérêt des auteurs et de l’éditeur, qu’une question de rayonnement de la culture française à l’international. L’attente des auteurs quant aux traductions s’étant accrue, la vente des droits étrangers se révèle un moyen supplémentaire de les promouvoir et de garder des relations privilégiées avec eux."

"Aujourd’hui, un auteur nord-américain peut avoir un agent n’importe où dans le monde."Laure Pécher, Astier-Pécher Literary and Film Agency - Photo OLIVIER DION

Droits numériques : autrefois optionnels, aujourd’hui incontournables

Encore émergente il y a quelques années, et entourée d’un flou juridique, la cession des droits numériques, dont la rémunération avoisine les 25 % des ventes nettes, s’est systématisée dans les contrats rédigés par les éditeurs français, en particulier en littérature et en non-fiction. "Au départ, de nombreux contrats contenaient une clause de revoyure, permettant de renégocier après deux ans d’exploitation. Aujourd’hui, la cession des droits numériques couplée à celle des droits papier est entrée dans les mœurs", explique Rebecca Byers, responsable des droits de Plon et Perrin, en rappelant que les droits numériques sont considérés comme des droits premiers. En revanche, cette clause supplémentaire a compliqué les négociations, déjà longues et délicates, avec les éditeurs anglo-saxons. "Ils prennent le prétexte de la dématérialisation du numérique pour demander des cessions illimitées sur la durée, ce qui est totalement inconcevable", note Laurence Leclercq, responsable des droits de Dunod et d’Armand Colin. Comme l’immense majorité de la profession, elle s’oppose également à toute cession des droits numériques découplé des droits papier, rarement mais de plus en plus souvent réclamée par les éditeurs étrangers.

Professionnalisation

Directeur général du Bief, Jean-Guy Boin observe lui aussi la présence renforcée de la France à l’étranger : "Le français reste la seconde langue traduite dans le monde après l’anglais. C’est bien sûr lié à la qualité des œuvres, mais aussi au fait que la plupart des maisons investissent dans un responsable des droits." Autrefois réservés aux grandes maisons de littérature et de sciences humaines, qui ont fait du rayonnement international une priorité, les services de droits étrangers se sont développés en même temps que le marché au cours de la dernière décennie. Isabelle Darthy, responsable des droits étrangers de L’Ecole des loisirs depuis 2005, se souvient être arrivée dans un "tout petit service, devenu un département à part entière de la maison", où travaillent trois personnes réparties par territoires.

"Il y a nettement plus de pression qu’auparavant de la part des éditeurs, qui cherchent tous la même chose : des big books."Zéline Guéna, scout - Photo OLIVIER DION

Désormais, même des maisons de taille moyenne choisissent de miser sur un poste de responsable des droits. "Je représente un sixième de la maison", s’amusait en 2007 Vibeke Madsen, chargée des droits étrangers, poches et clubs de P.O.L, répondant à un questionnaire thématique mis en ligne sur le site du SNE. "Je suis persuadée que même les petites structures ont une place à prendre et qu’il y a un intérêt potentiel à l’étranger pour des auteurs totalement inconnus en France. C’est le choix des dirigeants que d’investir plus ou moins dans la vente de droits." La maison, créée par Paul Otchakovsky-Laurens - qui participe lui-même directement à la vente des droits - fait figure de précurseur puisque le poste a été créé en 1995. A L’Olivier, où l’on compte neuf personnes, la logique est la même, bien que plus récente. La maison a récupéré en interne la gestion de ses droits il y a trois ans, et a créé un poste de responsable des droits occupé par Violaine Faucon, ex-assistante du P-DG, Olivier Cohen. "Avec le développement de la littérature française, nous avons ressenti le besoin de centraliser et de simplifier la gestion des droits, pour que les auteurs aient affaire à un interlocuteur unique pour l’ensemble de leurs contrats, raconte l’intéressée, qui continue à collaborer étroitement avec Martine Heissat, directrice des droits du Seuil la maison mère de L’Olivier.Vu la durée de vie d’un livre en format broché, cette seconde vie est désormais essentielle."

Ce constat vaut évidemment pour les structures les plus petites, dont l’équilibre financier précaire nécessite plus que jamais une multiplication des débouchés. Sans pouvoir pérenniser un poste dédié, nombreuses sont les maisons à confier leurs droits étrangers à des agents de droits appelés co-agents (ou sub-agents), pour peu que leur production se prête à un destin international. Dans une étude fouillée pour le Motif, datant de 2010 mais faisant toujours référence, l’éditrice Juliette Joste (Grasset) notait déjà "l’émergence d’un nouveau type d’agences dédiées à la représentation d’éditeurs à l’étranger", citant les agences de droits spécialisées par genre, comme La petite agence, de Phi-An Nguyen, orientée jeunesse, ou l’agence de Sylvain Coissard, ex-responsable des cessions de Delcourt, qui gère désormais les droits de plusieurs maisons de BD. La répartition fonctionne aussi par territoires : l’agence Wandel Cruse, fondée par Arabella Cruse en 1994, s’est imposée sur les pays scandinaves et les Pays-Bas, la Lester Literary Agency représente les éditeurs français en Russie et, depuis l’été 2015, dans les pays d’Europe centrale, d’Europe de l’Est et dans les pays Baltes.

S’ils travaillent régulièrement avec les petites structures, et souvent en exclusivité, ces co-agents rémunérés à la commission (autour de 15 %), servent aussi de relais aux responsables des droits des grandes maisons, qui peuvent leur sous-traiter une partie de leur production. Fine connaisseuse du très spécifique marché chinois et ancienne responsable des droits d’Adverbum, Solène Demigneux, installée à Paris, dirige depuis six ans la Dakai Agency et emploie l’agente chinoise Li Yizhi, basée à Pékin. Les deux jeunes femmes représentent aujourd’hui une centaine d’éditeurs français (de Delcourt à Belfond en passant par Lattès), belges, québécois ou espagnols en Chine et à Taïwan. "Avec l’ouverture de la Chine, le pays a vu émerger de nombreux ateliers d’édition, à la production plus audacieuse que les maisons d’Etat et avides notamment de livres illustrés. Et les éditeurs français ont, eux, compris les potentialités du marché chinois", explique-t-elle. En 2014, le chinois était toujours la première langue de destination des traductions de livres français, avec 1 639 titres cédés (14,2 % des cessions), en hausse de 56 %.

Marchés émergents

Si le modèle anglo-saxon de l’agent s’est peu à peu étendu à la quasi-totalité des marchés européens, la France soigne son "exception culturelle" et continue à favoriser un modèle de gestion des droits par les éditeurs eux-mêmes, en interne ou en externe. Alors que les auteurs, outre-Atlantique, restent propriétaires des droits premiers et dérivés de leurs œuvres (le copyright anglo-saxon), qu’iuls confient à des agents, sur notre territoire ce sont surtout des auteurs aux ventes très importantes, comme Michel Houellebecq (représenté par François Samuelson) ou Marc Levy (représenté par Susanna Lea), qui font appel à ces intermédiaires. "Si nous faisons bien notre travail, les auteurs français n’ont pas forcément besoin d’agent", assure Anne-Solange Noble, directrice des droits de Gallimard depuis 1992, qui se considère d’ailleurs comme "l’agent international de ses auteurs". A la marge pourtant, la situation évolue, lentement mais sûrement. Autrefois tendus, les rapports entre agents et éditeurs s’apaisent. Créateur du Serpent à plumes et cofondateur avec Laure Pécher d’Astier-Pécher Literary and Film Agency, Pierre Astier analyse : "Le cliché de l’agent cassant la relation de confiance entre l’auteur et l’éditeur est dépassé. Dans le système actuel, où les auteurs n’appartiennent plus à la même maison toute leur vie, l’agent fait office de repère, et assure un rôle de coordination avec les maisons."

Plus généralement, les modèles français et anglo-saxon, moins cloisonnés qu’auparavant, tendent à s’interpénétrer. En face des quelques agents et des nombreux co-agents implantés depuis longtemps à Paris, le réseau d’intermédiaires ne cesse de s’étoffer : travaillant en free-lance ou eux-mêmes intégrés à une agence, et bien souvent issus d’une carrière dans les droits, les nouveaux entrants sur le marché se caractérisent par le cumul des types de fonctions, de la représentation d’auteurs à la celle d’éditeurs, jusqu’à la représentation, sur un territoire donné, d’agents internationaux. Directeur des droits de Place des éditeurs de 2012 à 2014, après huit ans passés au service des cessions de droits de Robert Laffont, Gregory Messina a fondé en mars dernier la Linwood Messina Literary Agency, basée à Paris. "C’est l’évolution naturelle du métier que de créer son agence après un parcours au service des droits", expliquait-il fin août à Livres Hebdo (1). Agent d’auteurs français (Fabienne Petty) ou étrangers (Debbie Graben), il offre aussi ses services de co-agent à la demande aux agences d’auteurs internationales, gère les droits de plusieurs éditeurs français indépendants comme Prisma ou Daphnis et Chloé, et propose également de vendre les droits audiovisuels de ses clients sur différents marchés. Initialement positionnées sur la traduction en français de titres étrangers, Corinne Marotte et Marie Lannurien, qui ont fondé L’Autre Agence en 2009, représentent aujourd’hui une dizaine d’éditeurs francophones dans le monde, comme Philippe Rey, Alma ou Tallandier. Quant à Pierre Astier et Laure Pécher, qui gèrent les droits (français, étrangers, poches, audiovisuels) d’une quarantaine d’auteurs francophones et non-francophones, ils ont eux aussi diversifié leur offre et représentent une quinzaine d’éditeurs nationaux et régionaux (Galaade, Thierry Marchaisse, La Manufacture de livres…). "Les échanges ne sont plus bilatéraux, mais internationalisés", explique Laure Pécher. "Autrefois, les auteurs avaient pour agent une personne de leur pays et de leur bassin linguistique. Aujourd’hui, un auteur nord-américain peut avoir un agent n’importe où dans le monde, de même qu’en tant qu’agents basés à Paris nous pouvons représenter des auteurs étrangers internationalement. Et rien n’empêche un auteur français de prendre un agent à Londres, à New York ou Berlin."

Ainsi, forte d’une expérience de trois ans au département des droits de la maison montréalaise Les Allusifs, Magalie Delobelle a créé en 2014 la So Far So Good Agency, "une agence littéraire tournée vers l’ailleurs, à la découverte de nouveaux talents littéraires sans restriction quant à leur langue ou pays d’origine", et représente depuis 2014 la production de Sabine Wespieser, qui a dû supprimer le poste de responsable des droits de sa maison, revenant à trois salariés.

S’il n’existe pas aujourd’hui de recensement des agents littéraires en France, l’émergence des nouveaux marchés pousse en faveur d’un développement de la profession. "Les marchés naissent très vite, et nous sommes obligés de prendre en compte en permanence de nouveaux bassins de lecteurs", analyse Pierre Astier, citant le Brésil, l’Argentine, l’Europe centrale et, bien sûr, les marchés asiatiques, en plein boom. L’Astier-Pécher Literary and Film Agency a désormais un bureau asiatique dirigé par Jérôme Bouchaud, agent, éditeur et traducteur basé en Malaisie, chargé de promouvoir leur catalogue en Asie du Sud-Est et en charge des auteurs de cette région.

L’essor des scouts

Internationalisé, le marché des cessions de droits n’en reste pas moins tendu et concurrentiel. "Les bases du métier n’ont pas changé, et mon objectif reste le mariage heureux entre un livre et un éditeur, dont le catalogue correspond à l’auteur", estime Anne-Solange Noble. Mais pour la directrice des droits de Gallimard, si cela n’a jamais été simple de vendre les droits de traduction, la concentration accrue de l’édition mondiale entre les mains de grands groupes ne facilite pas les prises de risques des acquéreurs." "On constate une très claire uniformisation de la demande, avec un engouement très fort sur un petit nombre de titres, et à l’inverse une mid-list qui s’est effondrée", abonde Heidi Warneke, directrice des cessions de droits chez Grasset depuis 2005. "Mais un buzz en France aidera à attirer l’attention des éditeurs étrangers, et notre métier réserve toujours de belles surprises." Dans ce contexte de quête du best-seller, le travail des scouts, chargés de repérer les titres à acquérir pour le compte d’un éditeur étranger, a pris de l’importance. "C’est LE métier qui explose", estime Pierre Astier, qui explique réserver ses informations chaudes aux scouts. La masse de manuscrits qui transitent entre les maisons et la raréfaction des lecteurs français dans les services d’acquisition n’est pas étrangère à ce développement des scouts, capables de faire "naître" certains phénomènes, de L’extraordinaire voyage du fakir… de Romain Puértolas (Le Dilettante) au Liseur du 6 h 27 de Jean-Paul Didierlaurent (Au Diable vauvert), vendus dans 37 pays pour le premier, et 27 pour le second. Qu’elles travaillent seules ou en agence, les scouts - la profession est dans une grande majorité féminine - sont difficiles à dénombrer sur le sol français. Juliette Joste, dans son étude pour le Motif en 2010, en a recensé 14, auxquelles il faut ajouter l’agence que Valentine Spinelli, ex-scout de l’agence de Cristina De Stefano, a lancé en septembre avec Pauline Buisson, ancienne responsable des cessions et acquisitions d’Odile Jacob. Après dix ans sans correspondant en France, la maison allemande S. Fischer Verlag a repris une scout en la personne de Catherine Farin. Zéline Guéna, Franco-Américaine qui "scoute" le marché français depuis près de vingt-cinq ans, raconte avoir vu ses conditions de travail évoluer : "Il y a nettement plus de pression qu’auparavant de la part des éditeurs, qui cherchent tous la même chose : des big books. Même si, sur l’imprévisible marché français, cette notion très anglo-saxonne reste difficile à définir." C’est généralement dans les allées de la Foire de Francfort, ou dans le hall du célèbe hôtel Frankfurter Hof, qu’apparaissent les plus gros phénomènes. Personne n’a oublié l’incroyable destin de La vérité sur l’affaire Harry Quebert de l’inconnu Joël Dicker (de Fallois), cédé dans 45 pays et dépassant le million d’exemplaires vendus toutes éditions confondues. De quoi faire rêver nombre d’agents, responsables de droits et autres co-agents au cours de la 67e édition de la foire.

(1) LH 1051, du 28.08.2015, p. 36

Les cessions de droits en chiffres

Évolution du Chiffre d’affaires des cessions de droits

source : SNE/Bief - En millions d’euros

Alors que le chiffre d’affaires des éditeurs français s’est légèrement effrité entre 2007 et 2014, de 2,898 à 2,652 milliards d’euros, le produit des cessions de droits, comprenant les cessions poche et club, les traductions et les adaptations au théâtre ou au cinéma, affichent une stabilité notable sur la même période, autour de 130 millions d’euros.

Répartition des cessions de droits de traduction en 2014

Source : SNE/bief - En nombre de cessions

2014 voit l’explosion des cessions de droits de traduction en bande dessinée. Avec 3 685 cessions (28,2 % de l’ensemble des cessions de l’édition française), le secteur prend la première place au détriment de la jeunesse, en baisse (3 304 cessions, 25,3 %). La fiction ne pointe, elle, qu’à la 3e place avec 2 075 cessions. A eux seuls, ces trois secteurs assurent plus de 70 % des ventes de droits étrangers de l’édition française.

Comment réussir son Francfort ?

Alors qu’Internet permet des échanges continus et que les contrats se signent tout au long de l’année, l’ensemble de la profession s’accorde sur un point : les foires professionnelles restent un moment incontournable de l’activité d’achats et de cessions de droits. La marche à suivre pour un Francfort réussi.

1. Anticiper

Photo OLIVIER DION

Si la mécanique de Francfort a peu évolué au cours des dernières décennies - des tête-à-tête de 30 minutes sur les stands des vendeurs de droits, qu’ils soient agents, co-agents, ou responsables des droits -, les rendez-vous sont pris de plus en plus tôt dans l’année. "J’ai reçu la première demande en mai !, raconte Marie-Pacifique Zeltner, chargée des cessions de droits au Diable vauvert. Et j’ai moi-même envoyé des mails plus tôt à mes interlocuteurs, pour ne pas prendre le risque que leur planning soit déjà complet." L’objectif est de lire les épreuves le plus en amont possible, et de présenter les titres aux différents éditeurs avant même leur sortie en France. Pour Rebecca Byers, responsable des droits de Perrin, Plon "Feux croisés" et Les Escales, il s’agit d’accroître le bouche-à-oreille : "L’idéal est de réussir à vendre des titres avant Francfort, pour arriver à la foire avec une liste de cessions et parvenir à créer un buzz." Plus la foire approche, plus le rythme s’accélère. Pour l’agente Laure Pécher, "à six semaines de Francfort, c’est le moment où il faut être le plus réactif : répondre aux demandes des scouts, des sub-agents, prévenir les acheteurs potentiels dès qu’il y a une offre, pour organiser du mouvement autour des titres."

2. Venir de plus en plus tôt

Depuis quelques années, la Foire de Francfort ne débute plus avec la cérémonie d’inauguration le mardi soir, mais quelques jours avant, dans les halls des hôtels alentour. C’est au cours de ce "before" informel que s’échangent les premières informations entre grands patrons de l’édition internationale, même si les Français ne sont pas les plus représentés. "Les gens viennent pour avoir les nouvelles avant les autres, et repartent plus tôt de la foire, ce qui donne un "agents centre" à moitié vide le samedi", observe Arabella Cruse, de l’agence Wandel Cruse. "Certains arrivent même dès le vendredi", constate l’agent Pierre Astier.

3. Entretenir son réseau

Francfort, foire de contrats ? Non, foire de réseau, répondent en chœur les professionnels. L’accélération des échanges dématérialisés a paradoxalement rendu les rencontres de visu encore plus essentielles. "On ne signe quasiment pas de contrat à Francfort, mais on entretient ses relations, explique Sylvain Coissard, agent d’éditeurs spécialisé dans la bande dessinée. Cela permet de faire le point sur les dossiers en cours, de mettre en avant certaines nouveautés, de régler des malentendus, mais aussi de rencontrer des interlocuteurs de façon impromptue." La recette de Francfort, Anne-Solange Noble, directrice des droits de Gallimard, la connaît depuis longtemps : "Ce qui sauve Francfort, c’est justement que ce n’est pas du virtuel. C’est une occasion exceptionnelle de faire de vraies rencontres."

4. Se faire plaisir

Si les discussions "business" priment, la Foire de Francfort n’en reste pas moins un moment d’échanges sympathiques et stimulants entre professionnels du monde entier. "On se voit également dans les dîners, lors de cocktails, cela reste une fête dans le bon sens du terme", souligne la co-agente Anastasia Lester. "Beaucoup de gens se retrouvent autour d’un dernier verre au Frankfurter Hof, cela permet de se voir dans un cadre informel", renchérit Violaine Faucon, responsable des droits de L’Olivier. Quant à Isabelle Darthy, responsable des droits à L’Ecole des loisirs, elle retient surtout la richesse des échanges : "On partage nos idées de promotion, on débat sur la façon de vendre. C’est une émulation grisante."

Trois approches du métier

Responsable des droits, scout ou co-agent. Trois métiers différents, mais un objectif commun : faire voyager la production française au-delà de nos frontières. Parcours hors norme ou nouveau défi, portraits de trois professionnelles qui font bouger les droits.

"Les plus belles cessions, ce sont les cessions d’idées"

Olivier Dion

Laurence Leclercq, responsable des droits étrangers chez Dunod-Armand Colin

"Excitante." C’est ainsi que Laurence Leclercq a envisagé l’absorption d’Armand Colin par Dunod, sa société sœur au sein du groupe Hachette Livre, au printemps 2014. Responsable des droits de "l’éditeur de savoirs", cette historienne de formation s’est réjouie de récupérer le portefeuille sciences humaines et sociales de la maison universitaire, bien qu’elle soit synonyme de charge de travail supplémentaire. "Je dois traiter des contrats parfois conclus il y a cinquante, soixante ans", raconte la jeune femme de 35 ans, qui gère, aidée d’une assistante, aussi bien les droits étrangers que poches, clubs et audiovisuels, sans limite de territoire.

Diplômée en histoire et en langue, Laurence Leclercq rêvait de l’éditorial lorsqu’elle a effectué ses premiers stages dans des maisons d’édition. "Avant d’entamer le cursus métiers du livre de Villetaneuse, j’ai voulu découvrir un autre service, et j’ai intégré le service des droits de Lattès, au moment de la folie Da Vinci code." Une révélation. Préférant la non-fiction, elle passe quelques mois aux Puf avant d’intégrer Dunod en 2006. Si Fernand Braudel et Marc Bloch restent les auteurs d’Armand Colin les plus cédés, c’est peut-être Histoire de l’humanisme en Occident d’Abdennour Bidar, vendu cette année à un éditeur égyptien, qui fait sa plus grande fierté : "Les plus belles cessions, ce sont les cessions d’idées." Quant à sa motivation au quotidien, elle réside dans les nouveaux projets : "C’est passionnant de voir se développer de nouvelles formes d’exploitation d’un ouvrage. Il y a encore pour moi quelque chose de magique à découvrir l’adaptation audiovisuelle d’un titre."

"Pour les producteurs de cinéma et de théâtre"

Olivier Dion

Valentine Spinelli, scout et cofondatricede l’agence V & P Scouting

Si Valentine Spinelli connaît bien Francfort, cette 67e édition, du 14 au 18 octobre, aura pour elle une saveur particulière : pour la première fois, elle foulera les allées de la foire sous la bannière V & P Scouting, l’agence qu’elle a fondée le 1er septembre dernier avec l’ex-chargée des droits d’Odile Jacob, Pauline Buisson. A la fin de ses études de droit à la faculté d’Assas, cette scout de 30 ans a découvert le secteur du livre à la faveur d’un mémoire sur les relations entre auteurs et agents littéraires. "J’ai rencontré l’agent Pierre Astier, puis fait mon premier stage au sein de l’agence Wandel Cruse." L’expérience lui permet de côtoyer les scouts parisiennes et la convainc de persévérer dans ce métier si spécifique : "Comme le disait Arabella Cruse, j’étais une grande lectrice, mais pas une grande négociatrice", sourit Valentine. Après cinq ans comme bras droit de la scout Cristina De Stefano - "Cristina est allée chercher elle-même la quinzaine de gros clients qu’elle a aujourd’hui, à l’américaine" - et forte d’une expérience de six mois au département scouting de l’agence new-yorkaise Sanford Greenburger, elle a décidé de prendre son indépendance, avec l’ambition de monter une structure jeune et professionnalisée, sur le modèle de ce qu’elle a vu outre-Atlantique.

Les Allemands de DTV sont leurs premiers clients, mais Valentine et Pauline n’entendent pas se contenter de l’édition : "Nous allons faire une veille sur le marché français pour le compte de producteurs de cinéma et de théâtre. La pratique est répandue aux Etats-Unis, mais assez inédite sur le sol français."

"Qui veut travailler avec moi ?"

Olivier Dion

Marleen Seegers, co-agente et cofondatrice de la 2 Seas Agency

Basée à Ojai, petite station thermale de Californie, c’est lors d’un passage à Amsterdam, et à la veille d’un séjour en France, que Marleen Seegers prend le temps de nous répondre. Toujours en transit, cette Néerlandaise, qui parle couramment quatre langues, pourrait incarner à elle seule la globalisation des échanges de droits. Après un diplôme en littérature comparée obtenu à Utrecht, puis des études l’ayant conduite en Angleterre et à Paris, elle obtient son premier contrat aux cessions de droits de Stock, en 2006. "La maison venait d’avoir le Renaudot, les choses bougeaient très vite", se souvient-elle. En quelques années, elle devient un témoin privilégié de l’évolution du milieu. "J’ai commencé à voyager dans les foires, Londres et Francfort d’abord, mais aussi Prague, Bucarest, Pékin. Cela m’a apporté beaucoup de contacts et de contrats." En 2011, elle part s’installer aux Etats-Unis pour des raisons personnelles, mais refuse de faire une croix sur sa passion pour le livre. "J’avais un réseau d’éditeurs français, des contacts aux Pays-Bas et ailleurs, alors j’ai envoyé un mail annonçant la création de mon agence et demandé : qui veut travailler avec moi ?" La liste des éditeurs qu’elle représente, du Québec au Brésil en passant par le Royaume-Uni, prouve que l’audace a payé. Marleen abordera d’ailleurs Francfort auréolée du succès de L’Arabe du futur de Riad Sattouf (Allary éditions), qu’elle a vendu dans 15 pays dont les Etats-Unis. "C’était incroyable de voir l’enthousiasme qu’a suscité ce titre émouvant, d’un bout à l’autre de la planète."


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités