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Dossier : Le polar à la rescousse

POLAR - Photo OLIVIER DION

Dossier : Le polar à la rescousse

Même s'il n'échappe pas à la baisse, le marché du livre policier a résisté à la crise sanitaire, se faisant valeur refuge pour des Français en mal d'évasion. Les éditeurs poursuivent dans la veine d'un polar qui comble les manques des lecteurs : de la légèreté, du rassurant, mais aussi un écho du monde et de ses dysfonctionnements.

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Par Elise Lépine,
Créé le 23.03.2021 à 08h00,
Mis à jour le 24.03.2021 à 12h17

La crise de la Covid-19 a précipité la société dans un scénario digne d'un roman noir, voire d'une dystopie. Face à cette situation inédite, le polar s'est imposé comme valeur refuge, apportant aux lecteurs des promesses d'évasion tout en affirmant sa volonté de réparer le vivant. Et premier remède contre la déprime, le cosy crime arrive en force. Ces séries d'enquêtes so british, marquées par l'humour et la fantaisie, ne sont pas nouvelles dans les librairies françaises. Les vingt-sept Enquêtes d'Agatha Raisin, signées M. C. Beaton, succès incontesté du secteur publiées par Albin Michel, se sont écoulées en France à 1,3 million d'exemplaires depuis leur lancement, en 1992. Les enquêtes de l'inspecteur Higgins (XO), de Christian Jacq, lancées en 2016 et déjà dotées de trente-sept titres, frôlent les 100 000 exemplaires vendus chaque année. Mais le phénomène a connu ces derniers mois une accélération radicale. « Les lecteurs ont envie de livres moins angoissants. Se faire frémir, oui, rajouter de l'angoisse, non », constate Caroline Lépée, éditrice chez Calmann-Lévy, qui publie fin mars Bretzel et beurre salé, de Margot et Jean Le Moal. L'éditrice Violaine Chivot, qui publie au Masque en avril Le murder-club du jeudi, de Richard Osman, confirme que la lecture de ce best-seller anglais lui a « sorti le nez de la dépression Covid ». « Tout le monde veut sa part du gâteau sur le revival du cosy », s'amuse Glenn Tavennec, directeur de la collection « La bête noire » chez Robert Laffont, qui abrite déjà la série des Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman et celle de Son espionne royale de Rhys Bowen. L'éditeur lance en mai un cosy crime francophone, Les folles enquêtes de Magritte et Georgette, signé Nadine Monfils.

 

Glenn Tavennec - Photo OLIVIER DION

Mai sera « the » mois du cosy crime en France, avec une nouvelle série lancée par l'éditrice Marie Leroy à La Martinière, Les dames de Marlow enquêtent, de Robert Thorogood. Elle met en scène une enquêtrice de 77 ans, rédactrice de mots fléchés. « C'est la première fois qu'on accorde un tel plan promotionnel à un ouvrage », confie d'éditrice. Ainsi le budget atteint 100 000 euros, pour une mise en place à 30 000 exemplaires. Toujours en mai, les Presses de la Cité publieront Bal tragique à Windsor, de S. J. Bennett, nouvelle série mettant en scène... la reine d'Angleterre. Chez Hugo Thriller, dont le directeur Bertrand Pirel dit vouloir des « thrillers tout en douceur », paraîtra notamment en novembre Mort sur le Transsibérien, de C. J. Farrington. Et le genre pourrait bien s'intellectualiser : en 2022, Agullo publiera un cosy mystery polonais signé d'un couple d'auteurs gays que l'éditrice Nadège Agullo promet « engagé et de qualité ».

Retour aux classiques

Autre effet du « polar Saint-Bernard », le besoin de réconfort des lecteurs se traduit également par une explosion des ventes de classiques. « Le monde est tellement dur que les gens vont ailleurs que dans l'actualité », analyse Oliver Gallmeister, qui a vendu 26 000 exemplaires d'Autant en emporte le vent (juin 2020) et 10 000 des Quatre filles du Dr March (septembre 2020). « La collection Masque poche a été très constante dans ses ventes en 2020. J'ai le projet de rééditer des titres du catalogue », explique Violaine Chivot, qui publie en mai Mort aux femmes nues, de la légendaire stripteaseuse américaine Gypsy Rose Lee, exhumé du fonds de la collection. « Fleuve Noir » fête le centenaire de naissance de Frédéric Dard, avec un recueil de nouvelles à paraître en juin, la première édition du prix San Antonio, lancé par sa fille Joséphine, et une œuvre de jeunesse, Le tueur en pantoufles, prévue pour la fin d'année.

Côté nouveautés, les éditeurs s'appuient sur les grandes voix du roman noir français. Caroline Ripoll chez Albin Michel a publié ce qu'elle considère être « l'un des meilleurs titres » de Patrick Raynal, L'âge de la guerre, en janvier 2021. La « Série noire » a fait paraître en février 2021 La mère noire, du légendaire tandem Jean-Bernard Pouy-Marc Villard. En mai, Anne-Marie Métailié publiera Maldones, de Serge Quadrupanni, autre grande voix française, qui met en scène un vieux briscard amoureux d'une féministe de la nouvelle génération. Michael Connelly renoue en mars avec le personnage culte Jack McEvoy, vingt-cinq ans après Le poète, dans Séquences Mortelles (Calmann-Lévy). Et pour connaître les secrets de fabrication d'un parfait whodunnit, il faut lire les « manuels d'écriture » de très grandes dames du roman policier : Le plus noir des crimes, de la regrettée P. D. James (paru en novembre chez Fayard) et De l'idée au crime parfait. Mon atelier d'écriture, d'Elizabeth George (en février 2021 aux Presses de la Cité).

Un grand bol d'art

Privés de musées, les auteurs de romans policiers ont invité l'art dans leurs polars. En janvier, Fauve, d'Éric Mercier, docteur en histoire de l'art et commissaire d'expositions, explorait le marché de l'art (La Martinière) tandis que Le corps et l'âme de John Harvey, chez Rivages, s'intéressait au sort du modèle d'un artiste sulfureux. En février, dans L'affaire Magritte de Toni Coppers, aux éditions Diagonale, des meurtres étaient signés « ceci n'est pas un suicide... », tandis que dans Le musée des femmes assassinées (Actes Noirs), Maria Hummel interrogeait la consommation du corps féminin par l'art et les médias.

Photo LIVRES HEBDO / GFK

En juin à « La bête noire », Piéta, le nouveau thriller du Britannique Daniel Cole, mettra en scène des corps dont les postures reproduisent de célèbres œuvres d'art. Toujours en juin, au Masque, Gabrielle Massat, dans Trente grammes, se penchera sur l'histoire d'un trafiquant d'art du sud de la France. Même les « grosses pointures » du thriller semblent calmer leur faim de peinture grâce aux trames de leurs best-sellers. « Dans le prochain Harlan Coben, un tableau de Vermeer joue un rôle très important », promet Caroline Ast chez Belfond, tandis qu'« à l'automne, Deon Meyer racontera une histoire de tableau de maître flamand », annonce Stéfanie Delestré à la tête de la « Série noire ».

Faire du bien... à la planète

Si se faire du bien à soi semble être devenu l'objectif premier des lecteurs de polars, faire du bien à la Terre est aussi une préoccupation forte du secteur. Face à l'urgence climatique et à la disparition des espèces, les polars écologiques se multiplient. Après Entre fauves, de Colin Niel (septembre 2020), qui dénonçait la chasse aux espèces protégées, le « Rouergue noir » publie Quarantaine, de Peter May, récit d'une pandémie sur fond de guerre des lobbies pharmaceutiques, écrit en 2005 et retoqué par tous les éditeurs. « Il semblait alors invraisemblable de porter des masques et de ne pas se serrer la main », explique Nathalie Démoulin, son éditrice. Toujours dans la veine du polar rédempteur, Le Rouergue publiera en mai Solak, de Caroline Hinault, un roman éco-féministe campé dans l'Arctique. La neige fond, l'inquiétude monte : en mars, Olivier Truc publie chez Métailié Les chiens de Pasvik, portrait d'une Laponie mise à mal par le réchauffement climatique.
 

Aurélien Masson - Photo OLIVIER DION



À l'automne, Patrice Gain, révélé par les éditions Le mot et le reste, passera chez Albin Michel et s'attaquera à la pollution dans l'Arctique avec Svalbard. « Comment ne pas penser écologie face à ce qu'on vit ? », interroge Aurélien Masson, directeur de la collection « ÉquinoX », aux Arènes. Outre Lëd, le nouveau Caryl Férey paru dans sa collection en janvier, qui soulève la question de l'extrême pollution du Grand Nord, il publie en avril Serial Bomber de Robert Pobi, dénonçant le green washing pratiqué par l'industrie américaine, et en septembre Greenman, de David Klass, thriller imaginant l'avènement du terrorisme vert. La pandémie de Covid-19 a réveillé l'angoisse de l'impréparation face à l'effondrement. Les éditions Goutte d'Or, qui ont publié en février La pierre jaune de Geoffrey Le Guilcher, plongée très réaliste au cœur d'un attentat nucléaire en France. Florian Lafani, directeur éditorial chez Fleuve, annonce un « projet mystérieux » : la publication de deux livres le 1er avril, Rouge et Noir, écrits sous le pseudo Koz. Ces volumes interrogent les menaces qui pèsent sur notre société : un black-out sur Paris dans Noir et d'incontrôlables feux de forêt dans Rouge. Enfin, Sonja Delzongle, étoile montante chez Denoël, va aborder dans Le dernier chant (mars) la thématique des hécatombes animales, sur fond de planète vengeresse.

La revanche des femmes

L'autre vertu cultivée par le roman policier est le souci toujours vif de la cause féministe. Traverser la nuit, d'Hervé Le Corre, paru en janvier chez Rivages, désosse la mécanique de la violence conjugale, Effacer les hommes de Jean-Christophe Tixier, ce mois-ci chez Albin Michel, mêle polar social et féministe, tandis qu'Edyr Augusto, dans Casino Amazonie, chez Asphalte, met en scène une héroïne brésilienne joueuse de poker. En avril, la non-fiction Je ne suis pas encore morte, de Lacey M. Johnson (Sonatine) aborde dans un témoignage glaçant l'emprise masculine. Les femmes qui craignaient les hommes, de Jessica Moor, en mai chez Belfond, se déroulera dans un refuge pour femmes battues. En juin, au Rouergue, Les gagneuses, de Claire Raphaël abordera la vulnérabilité des travailleuses du sexe face aux violences.

 

Bénédicte Lombardo - Photo OLIVIER DION

Mais la revanche du féminin se joue aussi du côté des auteures, qui s'approprient pleinement la violence, le sexe et la noirceur intégrale. « Les romancières n'hésitent plus à s'emparer de l'ultra-violence, estime Bénédicte Lombardo, éditrice au Seuil. En octobre, je publie The Jigsaw Man de Nadine Matheson, un thriller choc, très urbain, dont l'action se situe à Londres. » L'impressionnant Manger Bambi, de Caroline de Mulder, paru en janvier à la « Série noire », célèbre des héroïnes ultra-brutales. En mars, Armelle Carbonel, nouvelle plume chez Fayard, flirte avec les motifs les plus sombres de la violence à l'américaine dans L'empereur blanc. En mai, chez Préludes, l'éditrice Zoé Bellée publiera Le labyrinthe des femmes, de la très prometteuse Coline Gatel, roman savant, historique et féministe. En juin, une nouvelle auteure des Presses de la Cité, Melanie Golding, brise le tabou du post-partum dans Petite créature. Même la très sérieuse Camilla Läckberg s'est débridée. « Dans son nouveau diptyque, les scènes sexuelles sont plus présentes, alors qu'elle a toujours été assez pudique », relève son éditrice chez Actes Noirs, Hege Roel-Rousson.

Effacer la frontière des genres

Ne rien s'interdire : voici l'autre tendance de fond des auteurs de polar, qui lorgnent volontiers du côté de l'imaginaire. Ainsi, Thomas Sands dénonçait violences policières et réchauffement climatique en pleine fin du monde dans L'un des tiens, publié en octobre 2020 chez « EquinoX ». En janvier, Maud Robaglia publiait Les fragiles au Masque, conte futuriste et anticonformiste, et Rob Hart, chez Belfond, écrivait Mothercloud une très belle dystopie politico-sociale. Chez Rivages, Benjamin Fogel s'emparera dans Le silence de Manon, le 7 avril, de la lutte entre masculinistes et féministes sur fond de harcèlement en ligne dans un futur très proche.

 

Photo LIVRES HEBDO / GFK

Et quand ce n'est pas la dystopie qui rôde, c'est l'horreur et le fantastique. Ainsi, l'intrigue du Bal des absents, de Catherine Dufour, paru en septembre au Seuil, se déroule dans une maison hantée. Des malédictions ensanglantent l'Alaska de Blanc d'os, de Ronald Malfi, en janvier au Seuil. Guillermo del Toro et Chuck Hogan ont publié Les avides, un thriller fantastique chez Pygmalion (février), et Nicolas Jaillet, trublion de la Manufacture de livres, revient en juin avec Fatal Baby, mettant en scène un enfant télékinésiste. « L'an prochain, je fais un polar de zombies », annonce Oliver Gallmeister. Ses morts-vivants seront précédés des zombies vaudous qui ont hanté La face nord du cœur, de Dolores Redondo, paru en février à la « Série noire », et de ceux qui se sont invités ce mois-ci dans le réjouissant pavé Les somnambules, de Chuck Wending. Au banquet des genres, « la ratatouille des labels », que raillait Jean-Patrick Manchette, n'a jamais semblé aussi près d'être digérée par le vaste rayon policier.


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