L’image a de quoi surprendre : aux éditions Hauteville, la couverture de la nouvelle Les Nuits blanches, de Fiodor Dostoïevski, arbore un macaron doré « Phénomène Tiktok ». Ce texte paru en 1848 a conquis la génération Z biberonnée à BookTok et Bookstagram, à l’échelle internationale. En 2024, il était le classique le plus vendu au Royaume-Uni. En 2025, ses ventes bondissaient de 463 % chez la maison d’édition brésilienne Editora 34 selon l’AFP. En France, il a bénéficié de six rééditions entre 2023 et 2026.
« Les classiques, pour les éditeurs, ce n’est jamais un travail simple »
La « hype » a atteint, plus timidement, le reste de la bibliographie de l’auteur, selon Audrey Petit, directrice du Livre de poche : « Crime et châtiment est remis en avant depuis deux ans. » Parue en 2008, sa dernière version (trad. Elisabeth Guertik) comptabilise aujourd’hui plus de 100 000 exemplaires vendus. Deux autres rééditions paraîtront cet automne chez Actes Sud (trad. André Markowicz), et Pocket (trad. Victor Derély). Le Livre de poche, quant à lui, s’apprête à sortir Le Joueur dans une édition collector, avec un tirage limité à 8 000 exemplaires, dans le cadre du bicentenaire d’Hachette.
Les éditions les plus récentes des titres de Jane Austen au Livre de Poche.- Photo LE LIVRE DE POCHEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Les classiques, pour un éditeur, ce n’est jamais un travail simple, déclare Audrey Petit. Il faut raviver le désir de les lire. Mais quand on propose de nouvelles collections et des couvertures plus colorées, en phase avec les codes actuels, on a plus de chances d’inciter à la redécouverte. » Cette stratégie a été adoptée par le Livre de poche dès 2011 avec les ressorties de classiques comme Raison et sentiments ou Emma de Jane Austen avec des couvertures aux couleurs vives, tirant sur le fluo.
Quand le cinéma et les réseaux sociaux unissent leurs forces
Orné d’une couverture rose pastel, Les nuits blanches s’est aussi décliné chez Flammarion poche, dans le cadre d’une collection lancée en 2026 intitulée « GF Pop ». Son but : « Faire relire les classiques pour le plaisir ». « Elle est née d’un constat assez simple, confie Pauline Kipfer, directrice éditoriale poche de Flammarion. Aujourd’hui, il existe un public lisant des classiques en dehors de toute prescription scolaire. » Elle ajoute : « Ce qui est intéressant, c’est que les créateurs de contenu jettent parfois leur dévolu sur des titres d’auteurs culte qui sont moins identifiés à l’origine, comme Les Nuits blanches. » Outre la nouvelle de Dostoïevski, on retrouve dans le catalogue La métamorphose de Franz Kafka, L’Odyssée d’Homère et La Ferme des animaux de George Orwell.
« L’Odyssée a dépassé nos espérances, se félicite Pauline Kipfer. On est au-delà des 6 000 ventes depuis sa sortie en mai dernier, et nous en sommes déjà à notre troisième tirage à 4 000 exemplaires. » Le 7e art n’est pas étranger à ce succès, L’Odyssée ayant bénéficié de l'adaptation réalisée par le cinéaste américain Christopher Nolan.
Les adaptations, quand elles rencontrent du succès, suscitent de l’engouement sur les réseaux sociaux, et ensuite, pour l’œuvre adaptée. La théorie s’est confirmée avec « Hurlevent », une interprétation du livre d’Emily Brontë par la réalisatrice Emerald Fennell.
C’est sous ce nom, qui raccourcit le titre original de l’ouvrage (Les Hauts de Hurlevent), que sont parues deux nouvelles rééditions en France : celle de « GF pop », à l’initiative de son traducteur Pierre Leyris, et d’Hugo Poche (trad. Frédéric Delebecque), qui s’est vendue à 1 200 exemplaires. Cette dernière a même utilisé les codes marketing de la romance contemporaine dans sa campagne de communication digitale, utilisant des étiquettes telles que « Enemies to Lovers » pour définir l’ouvrage.
« En tant qu’éditeurs, nous sommes attentifs aux annonces d’adaptation et à ce qui se dit sur les réseaux sociaux, grâce à une veille collective, détaille Éloïse Offredi, directrice de « Points Classiques ». Nous sommes obligés de nous nourrir de différents médias pour savoir ce qui plaira au lectorat ». Cette collection lancée en 2023 s’est donné pour mot d’ordre « Soyez moderne, lisez Classiques ! » et représente aujourd’hui 7 % de ce marché. Éditrice au sein de la collection, Hélène Vaveau-Schmitt, affirme à propos des réseaux sociaux : « C’est un bruit de fond permanent. »

