Livres Hebdo : En début d'été, France Livre a effectué une tournée asiatique. Qu'en retenez-vous, marché par marché ?
Nicolas Roche : La France était le pays invité d'honneur à Séoul, l'occasion de présenter le dynamisme de la production éditoriale française. L'ambassade de France à Séoul, à l'origine du projet, a, par le biais de l'Institut français local, fortement contribué à la réussite de l'opération : programmation de tables rondes et d'ateliers, aides à la venue d'éditeurs, invitations de nombreux auteurs dans tous les secteurs éditoriaux, agrandissement du stand… France Livre, au-delà du pilotage du stand en partie tenu par la librairie française locale, qui présentait et vendait une sélection d'ouvrages en français ou en traduction en coréen, a fédéré la venue de responsables de droits étrangers français venus pour vendre des droits à leurs partenaires coréens.
Vingt-cinq d'entre eux se sont déplacés, représentant près de 40 marques éditoriales. Les échanges avec la Corée sont historiquement très riches, particulièrement en jeunesse, et la Foire a tenu toutes ses promesses avec des agendas très remplis ! Comme en France, les éditeurs et les pouvoirs publics coréens se posent beaucoup de questions, au premier rang desquelles figurent les moyens d'encourager la lecture. Le taux est très bas au Pays du Matin calme, avec une tendance très inquiétante évidemment renforcée, comme ailleurs, par le temps passé sur les réseaux sociaux. Là-bas aussi se posent les questions liées à l'IA, à la protection des auteurs…
« Nous envisageons de retourner à la foire de Pékin en 2027 »
Dans le sillage de Séoul, nous avons proposé aux éditeurs qui le souhaitaient de participer à des rencontres à Tokyo. L'Institut français nous a aidés à monter le format hybride, déjà testé avec succès au Vietnam et au Brésil, qui permettait également à des éditeurs français d'être connectés depuis la France et de participer à des rendez-vous en ligne. Bien sûr, et comme France Livre le propose toujours dans le cadre de ses programmes de rencontres professionnelles à l'étranger, l'accent a été mis sur la découverte du tissu de librairies, mais aussi d'acteurs locaux essentiels, comme le formidable Bureau des copyrights français que dirige Myriam Dartois. Pour beaucoup d'éditeurs, le BCF est toute l'année le trait d'union indispensable avec l'édition japonaise, réputée pour être moins intéressée par les livres étrangers que par la vente de mangas.
Quant à la foire de Pékin, qui s'est longtemps tenue à la fin du mois d'août, elle a fait le choix depuis deux ans de se caler aux mêmes dates que la foire de Séoul et nous avons passé notre tour en 2026. Nous envisageons d'y retourner en 2027.
En cette rentrée, France Livre organise des rencontres franco-néerlandaises à Amsterdam et un séjour perspectives en République tchèque, le pays invité d'honneur à Francfort cette année. Pouvez-vous nous en donner les détails ?
Il s'agit en premier lieu de rencontres franco-néerlandaises d'éditeurs de sciences humaines et sociales qui ont été initiées et pilotées par l'Institut français des Pays-Bas en partenariat avec France Livre. Ce programme vient à la suite de plusieurs opérations que nous avons programmées dans ce pays ces dernières années pour les autres secteurs éditoriaux.
Quant aux séjours perspectives, nous en faisons plusieurs chaque année. C'est un formidable programme durant lequel nous invitons plusieurs responsables de droits à partir avec une responsable de projets de France Livre pour multiplier les rendez-vous avec les professionnels dans un pays cible. En rentrant, ces responsables rendent compte, lors d'une table ronde organisée pour nos adhérents, des grandes évolutions du marché étudié. Nous produisons, à la suite du voyage et de la table ronde, un document de référence extrêmement précieux pour les éditeurs français. Avec ces séjours perspectives, France Livre propose ainsi un outil incroyable dont je suis très fier et dont la réussite tient aussi à ce que les responsables de droits français acceptent de quitter pour quelques jours leur rôle au service de leur seule maison pour jouer un rôle collectif au service de toute une profession. Pas mal !
Sur la saison 2026-27 qui s'ouvre, quels marchés comptez-vous travailler en priorité, et y aura-t-il des nouveautés dans la présence (ou non) française sur les grandes Foires internationales à venir ? À commencer par Francfort et Guadalajara.
Vous avez raison, avant 2027, il y a encore un trimestre bien rempli avec évidemment la foire de Francfort en ligne de mire. Guadalajara, où nous avons un stand tous les ans, aura cette année une couleur particulière puisqu'en partenariat avec France Livre, mais à l'initiative et grâce aux fonds levés par l'Institut français du Mexique, 12 éditeurs français auront la possibilité de participer à la grande foire d'Amérique latine, à des tables rondes et, bien évidemment, à des rencontres B2B sur le stand français, agrandi à cette occasion. Et nous organiserons en décembre des rencontres B2B à Milan pour les éditeurs de livres pratiques et de beaux livres.
« La foire de Francfort met artificiellement en concurrence les responsables de droits étrangers et les agents »
Notre programme d'opérations est construit en collaboration avec nos adhérents, et nous venons tout juste de tenir les réunions visant à esquisser le programme 2027. C'est en décembre, lorsque nous avons théoriquement des informations sur les financements publics venant soutenir l'action de France Livre (ministère de la Culture principalement, mais aussi ministère de l'Europe et des Affaires étrangères) pour l'année à venir, que nous officialisons notre programme. Si nous bénéficions assurément toujours d'une grande attention des pouvoirs publics qui nous aident dans la mise en place de nos actions, les incertitudes seront encore importantes l'année à venir. Nous avons un programme « incontournable » et des opérations qui ne seront menées que si elles sont bien financées.
Malgré tout, nous dévoilerons bientôt des évolutions importantes de certaines de nos opérations phares, que notre conseil d'administration, présidé par Antoine Gallimard, vient d'approuver. Je pense à l'édition 2027 du Paris Book Market. Et France Livre, grâce à son équipe à laquelle je veux rendre hommage, se réinvente continuellement.
Le stand de France Livre traverse le parvis pour se tenir lors de cette édition 2026 dans le Hall 3.1- Photo FRANKFURTER BUCHMESSEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Juergen Boos nous a dit récemment avoir entendu ce qu'il appelle le « French Challenge » : les critiques françaises, dont les vôtres, sur le mardi réservé aux agents à Francfort. Rien ne changera cette année, mais il dit chercher une solution pour la suivante. Qu'attendez-vous exactement ?
Alors que l’édition 2026 de la foire est la dernière dirigée par Juergen Boos, je veux tout d’abord le remercier chaleureusement pour ce qu’il a entrepris depuis 20 ans pour faire en sorte que la Foire du livre de Francfort reste un moment incontournable de la vente de droits dans le monde. Avec ses 1 200 m² et ses 600 accréditations, la France possède le plus grand stand collectif et nous attendons de l'équipe une attention renouvelée sur les sujets qui nous préoccupent. La foire met artificiellement en concurrence les responsables de droits étrangers et les agents. Pourquoi ces derniers seraient-ils les seuls à pouvoir y accéder pour faire des rendez-vous un jour avant ? C'est incompréhensible. Les mêmes règles devraient s'appliquer à tous. Par ailleurs, si la foire reste le grand rendez-vous international, elle n'offre plus le même plateau qu'auparavant, et singulièrement depuis le Covid. Pour éviter que la courbe de l'intérêt de l'événement continue de baisser et que les prix continuent d'augmenter, la foire doit continuer à réfléchir à son modèle, et pas seulement pour le compte des éditeurs allemands. Nous attendons beaucoup de nos premières discussions avec Joachim Kaufmann, le prochain directeur de la Frankfurter Buchmesse.
Enfin, le classement Global 50 (recensant les 50 plus grands éditeurs de la planète) que nous publions pour l'ouverture de Francfort montre que près des deux tiers des grands groupes mondiaux ont vu leur chiffre d'affaires reculer en 2025… Dans ce contexte, quel message voulez-vous faire passer aux éditeurs français et francophones engagés dans des stratégies internationales ?
S'il faut souvent plus de temps pour parvenir à décrocher des contrats de cession, plus d'énergie, les maisons appartenant à des grands groupes comme les plus petites structures éditoriales - qui sont nombreuses à être adhérentes chez France Livre -, savent que l'international est une mission essentielle. Et si, en cette période d'incertitudes économiques, l'activité internationale des éditeurs tend à se contracter un peu partout dans le monde, son poids et son image sont si importants pour l'édition française que chacun - des maisons d'édition aux pouvoirs publics - s'accorde sur la nécessité de préserver les moyens permettant de faire connaître les auteurs français à travers le monde. Les services de droits étrangers des éditeurs restent d'ailleurs des acteurs de premier plan face à cet enjeu : les statistiques du SNE font état de 13 517 cessions de droits et coéditions conclues en 2025, un volume qui, malgré un repli de 5,2 % par rapport à 2024, témoigne de l’intérêt de l’édition mondiale pour la création française. Cette activité internationale, consubstantielle à l'équilibre économique des maisons d'édition, est avant tout un travail que les éditeurs mènent au service de leurs auteurs : faire rayonner leurs œuvres à l'étranger fait partie du pacte scellé par le contrat d'édition, qui organise dès l'origine la cession des droits étrangers au bénéfice de l'auteur. Il ne faut rien lâcher.

