Certains êtres ont une capacité étonnante à incarner par leur allure autant que par leur vie une idée ou un sentiment. S’il fallait par exemple donner un visage à la douce élégance du cosmopolitisme, ce pourrait être celui de Mark Greene, cet écrivain français citoyen américain, né en 1963 et grandi à Madrid. Le genre de type qui, au bar de l’hôtel parisien où on le rencontre pour parler de son quatrième livre, Le ciel antérieur, peut vous glisser l’air de rien : « Je me souviens bien des premiers pas de l’homme sur la Lune ; j’étais à Saint-Jean-de-Luz, alors ; mon père voulait rendre visite dans la région à une lointaine connaissance, le marquis d’Arcangues », et qui fait mine de tout ignorer de sa délicieuse et modianesque étrangeté.

Point de Côte basque dans ce très curieux et joliment tordu Ciel antérieur. Seulement Paris, New York et, plus inattendu, l’Auvergne et les monts du Forez. C’est une comédie de mauvaises mœurs aux accents houellebecquiens, où la mélancolie pointe son nez. Il y serait question de trois personnages en quête de consolation. Un éditeur et deux écrivains. Le premier, Pierre Orangel, homosexuel « old school », a monté une maison à son nom avec un succès relatif. Parmi les auteurs qu’il a publiés, il y a Felicia Lascaux, qui a mis l’océan Atlantique entre sa gloire et elle ; et celui qui fut brièvement son amant, Marc Williams, deux romans au compteur, reçus avec une discrétion de mauvais aloi à la notable exception d’un article élogieux dans le quotidien régional La Montagne, qui permettra à Marc de faire la rencontre d’un couple libertin composé d’un responsable culturel au conseil général du Puy-de-Dôme et d’une sophrologue.

Le roman débute lorsque la mère de Marc vient supplier Pierre Orangel de l’aider à retrouver son fils, disparu sans laisser de traces. Chacun va donc chercher son chat, trouver midi à sa porte et essayer de comprendre les inflexions paradoxales de son propre destin.

Ces inflexions, Mark Greene les confesse siennes avec une indolence pudique. La discrétion pourrait lui être une fin de non-recevoir. Disons tout de même qu’il y eut un père américain, photographe « spécialisé » dans la photographie des bases militaires américaines en Europe, ce qui laissera songeur tout amateur de roman d’espionnage, et une mère venue de Bourgogne, mais qui très vite ne voulut plus rien savoir de la France. Il dit : « Je suis le produit d’une drague de café. » Ses parents se rencontrent au cœur des années 1950, dans une cafétéria de la Gran Vía madrilène. Ils se suivent à Tanger, aux Etats-Unis, puis à nouveau à Madrid où naît Mark huit ans plus tard. L’enfant a l’espagnol pour première langue et l’anglais en partage avec son père, mais c’est de la langue française qu’il tombe amoureux en lisant à 5 ans, dans des illustrés bon marché, les aventures d’Akim… A Madrid, il fréquentera les écoles françaises. A 12 ans, il sait déjà ce qu’il veut devenir : un écrivain français. Il lui faudra pourtant encore une trentaine d’années pour le devenir.

GO au Club Med.

C’est qu’entre-temps il s’est appliqué à perdre le plus joliment possible son temps. « Après le bac, j’ai rejoint Paris pour poursuivre ma carrière de bon élève avec Normale sup dans ma ligne de mire. Carrière qui s’est achevée au terme de ma première semaine d’hypokhâgne à Louis-le-Grand… » Après, il s’agit juste de s’abîmer pas mal pour s’affirmer un peu. Mark devient GO au Club Med d’Olympie. Plus tard, ce sera la pub, un constructeur de golf, une galerie d’art… « Je travaillais pour user mon inhibition. » La littérature lui reste un horizon. Il ne jure alors que par Gombrowicz ou Thomas Bernhard. A ce Panthéon, il ajoute volontiers aujourd’hui Javier María ou Roberto Bolaño. « Ce sont des saints. Les livres sont de l’ordre du religieux. » C’est par la bande qu’il entrera dans ces ordres, et non sans réticence : il rencontre André Pieyre de Mandiargues ; devient lecteur chez Flammarion et Denoël. Pourtant, c’est la directrice littéraire de Fayard Elisabeth Samama qui, publiant en 2004 son premier roman, Le lézard, le fait advenir à lui-même. Dès lors, ce sera comme s’il n’avait jamais fait que cela ; ce qui, d’une certaine façon, est le cas. En 2009, la rencontre décisive avec Emilie Colombani le fait bifurquer vers le Seuil pour la publication de son premier recueil de nouvelles, Les plaisirs difficiles. Ces plaisirs et ces jours qui le font, dit-il, « écrire le matin, [se] promener l’après-midi ». Il le fait parfois seul, parfois en compagnie (le romancier Jean-Noël Pancrazi et le cinéaste américain Whit Stillman sont de ses intimes). Mais même la solitude est peuplée chez cet enfant madrilène déguisé en adulte parisien. De fantômes et de promesses.Olivier Mony

Le ciel antérieur, Mark Greene, Seuil, 300 p., ISBN : 978-2-02-108708-6. Sortie : 14 mars.

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