Vivendi / Lagardère

Editeurs et auteurs inquiets : le collectif "Stop Bolloré" fait salle comble

Soirée Stop Bolloré - Photo Olivier Dion

Editeurs et auteurs inquiets : le collectif "Stop Bolloré" fait salle comble

Le collectif « Stop Bolloré » organisait, vendredi 18 mars, une grande réunion sur les enjeux de la concentration capitalistique de la presse et de l'édition et sur la menace que représenterait l'acquisition de Lagardère par le groupe Vivendi.

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Par Adriano Tiniscopa ,
Créé le 21.03.2022 à 20h19 ,
Mis à jour le 29.03.2022 à 17h34

Les organisations, médias et maisons d'édition qui se sont constitués en collectif « Stop Bolloré » ont organisé, vendredi 18 mars, un grand rendez-vous intitulé « La concentration des médias tue la démocratie » à la salle Olympe de Gouges à Paris (11e). Deux tables rondes s'y sont tenues. La première alertait sur la concentration des médias et du monde de l'édition tandis que la deuxième portait plus précisément sur l'empire Bolloré. Le but des débats : montrer les risques d'un monopole capitalistique dans la production et la diffusion des idées.

Pour rappel, Vincent Bolloré, via le groupe Vivendi, détient Canal +, Cnews, C8, TéléTOON, Europe 1, des journaux comme le Journal du dimanche ou Paris Match, des éditeurs de jeux vidéos (Gameloft), des plateformes de vidéos en ligne (Dailymotion), des salles de spectacle, le premier groupe français de presse magazine Prisma (Capital, Femme actuelle, Geo...) sans oublier le deuxième groupe de l'édition française, Editis.

"Ultime coup dur pour la profession" 

« Je crois témoigner au nom des éditeurs signataires de cet appel de notre inquiétude sur l’ultime coup dur pour la profession que représente l’OPA de Bolloré sur Hachette », c'est en ces mots que Marion Mazauric, fondatrice des éditions Au diable vauvert, a ouvert le bal des doléances du monde de l'édition. Autour d'elle, Sylvain Bourmeau du média Analyse Opinion Critique (AOC), Laurence De Cock, historienne et auteure, Nicolas Vescovacci du collectif « Informer n'est pas un délit », les journalistes David Dufresne, Denis Robert et Jean-Baptiste Rivoire étaient présents pour animer les premiers débats de la soirée. La deuxième partie des débats, sur l'empire Bolloré, a rassemblé Bénédicte Madelin, Edwy Plenel, Salomé Saqué, Taha Bouhafs, Daniel Schneidermann et Cécile Duflot.

La question de la loi relative à la liberté de la communication de 1986 est souvent revenue dans les discussions. Jugée « obsolète, illisible et incapable de protéger l'information », comme l'a expliqué Nicolas Vescovacci, co-auteur de Vincent tout puissant (Lattès, 2018), ouvrage attaqué en justice d'ailleurs par le groupe Vivendi. La concentration est aussi synonyme de « casse sociale » selon Emmanuel Vire, secrétaire général CGT du Syndicat national des journalistes (SNJ), pour qui, « lutter contre la concentration c'est aussi lutter pour l'emploi et pour notre métier ». Le constat a été fait que la bataille contre cette concentration est aussi une bataille culturelle, contre l'appauvrissement et l'uniformisation de la pensée et de la production culturelle. A noter que le collectif « Stop Bolloré » compte également quelques auteurs et éditeurs indépendants : éditions du Croquant, La Volte, Libertalia, Le Nouvel Attila...

Des éditeurs inquiets 

Si le nom de Bolloré a résonné toute la soirée, dans une salle comble, c'est parce qu'« il n'est pas un homme d'affaires ordinaire », estime Christophe Carpentier, auteur notamment de Cela aussi sera réinventé (Diable Vauvert, 2020). Et de poursuivre, « quand Gallimard rachète Flammarion c'est pour le business, quand Bolloré rachète Editis, ça pose un autre problème : il va agir sur le contenu, pour que ses idéaux soient diffusés, la différence se joue sur le projet personnel et la vision du monde... ». 

Stop Bolloré 18 mars
Denis Robert,Marion Mazauric, Daniel Schneiderman et Sylvain Bourmeau.- Photo OLIVIER DION

Le projet de fusion des éditions Hachette et Editis renforce de l'autre côté les inquiétudes des éditeurs et des auteurs, venus « pour dire qu'il n'y a pas que la presse qui est concentrée », pour Mathias Echenay, fondateur de La Volte. Le monde de l'édition et du livre serait-il pour autant accoutumé à une concentration de fait ? En tout cas, « le métier de l'édition est une profession qui se décompose de l'extérieur, les jeunes éditeurs sont aujourd'hui des mercenaires payés au pourcentage », constate Marion Mazauric qui parle même d'une uberisation de la profession. De plus, « la concentration pèse sur le partage de la valeur et la rétribution des auteurs », ajoute-t-elle.

Pour Mathias Echenay, « qu'il y ait deux ou un méga monstre de l'édition ça ne change rien pour les petits éditeurs. » Mais la concentration est un sujet, et le cas Bolloré, un second. Avec l'homme d'affaires, « c'est un pas radical et structurel qui va être franchi, car pour la première fois en France, un industriel a compris le bénéfice politique de maîtriser à la fois la prescription et la production des idées, et investit de façon globale dans le contrôle des esprits pour peser sur le destin national, au nom de ses ambitions propres », considère l'éditrice Marion Mazauric. Elle poursuit : « quatre groupes contrôlent les quatre diffuseurs-distributeurs qui commercialisent la production [des livres] et celle de la majeure partie des autres groupes et indépendants en littérature générale, jeunesse et bande dessinée ». Des alternatives existent. Chez les éditions du Croquant, « l'auteur est payé en parts sociales et intègre la coopérative dès qu'il publie. Il a ensuite un droit de décision et de votes aux AG et fait donc partie du processus éditorial », explique Virgile, jeune éditeur de cette maison parisienne.

Pour l'historienne Laurence de Cock, l'opération de fusion est aussi un réel danger pour la liberté éditoriale des manuels scolaires, « qui devient une chimère si le circuit de l'élaboration du programme est entre les mains de Bolloré. Et surtout, l'école doit rester un endroit où doit être projeté l'espoir de la société à construire ». « C'est l'édition telle que la pratiquaient André Schiffrin, Jerôme Lindon ou Paul Otchakosky-Laurens » qui est en péril, analyse enfin Marion Mazauric. « Bolloré n’interviendra pas dans les programmes éditoriaux. Sauf s’il y est mis en cause. Sauf si un projet lui semble dangereux. Sauf si des fonds lui semblent trop subversifs ou inutiles. Sauf qu’il en aura à tout moment le pouvoir », présume l'éditrice. 

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