Entretien

Emmanuel Carrère : "Une méditation sur les fondements du christianisme et ce qu’il est devenu"

Emmanuel Carrère - Photo OLIVIER DION

Emmanuel Carrère : "Une méditation sur les fondements du christianisme et ce qu’il est devenu"

Trois ans après Limonov, prix Renaudot 2011, Emmanuel Carrère propose une ample fresque mêlant récit de la vie quotidienne au temps des premiers chrétiens, méditation sur les Ecritures et autobiographie en fidèle infidèle.

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Par Véronique Rossignol,
Créé le 22.08.2014 à 00h00,
Mis à jour le 22.08.2014 à 09h38

Je ne voulais pas parler de Jésus qui est une figure à la fois familière et inconnue, car on ne sait pas très bien, au fond, qui il était. J’ai donc décidé de commencer l’enquête en aval, quitte à remonter ensuite vers la source. Partir de ce qui s’est passé après la mort de Jésus, puis raconter comment des hommes qui ne l’ont pas directement connu se sont mis à propager le message de sa résurrection. C’est cela que racontent les épîtres de Paul, ces lettres qu’il écrivait pour conserver le contact avec les Eglises qu’il avait fondées. Ce sont des documents qui datent d’avant la rédaction des Evangiles : les plus anciens textes chrétiens. Ils sont particulièrement riches et instructifs car Paul y parle en son nom propre. Et je me suis beaucoup servi aussi d’un livre qu’on lit moins, les Actes des apôtres, attribué à Luc, qui forme avec son Evangile un récit historique en deux parties : il y raconte comment cette petite secte juive a commencé à prendre corps autour des années 50.

C’est ainsi qu’il se présente lui-même, au début de son Evangile, et je ne vois aucune raison de ne pas le croire. En ce sens, mon livre est une enquête sur ce qu’a pu être son enquête à lui. Il n’a évidemment pas connu Jésus, mais il n’est pas impossible qu’il ait connu et même interrogé des gens qui l’ont connu. Cela aurait pu se passer durant un séjour qu’il a fait en Judée, auprès de Paul qui y était alors emprisonné, au début des années 60 du premier siècle. Soit, comme on dit, trente ans après les faits. Il raconte tout cela dans les Actes des apôtres - de façon allusive mais enfin, en lisant entre les lignes et sans trop solliciter le texte, on peut se figurer cela.

Paul est un immense personnage historique, un personnage d’un relief extraordinaire. Comparé à lui, Luc n’est qu’un second couteau, un homme de l’ombre, mais ces seconds couteaux font les meilleurs narrateurs. Il est toujours présent au bon endroit, au bon moment, c’est le témoin idéal. Par ailleurs, c’est un excellent écrivain, j’ose même dire un excellent romancier. Quelques-unes des histoires les plus connues et les plus belles, les greatest hits du Nouveau Testament comme les paraboles du bon Samaritain ou du fils prodigue, n’existent que dans l’Evangile de Luc et je tiens pour probable qu’il les a inventées. C’est enfin quelqu’un qui vient de l’extérieur, le seul auteur sans doute du Nouveau Testament à n’être pas juif mais grec et à ne pas s’adresser aux membres de la secte mais à des lecteurs païens de bonne volonté… Je ne suis pas juif non plus, et pas vraiment chrétien, je me sens d’autant plus proche de sa position frontalière - entre deux cultures, et soucieux de rendre justice à chacune. Ce Luc de mon livre est en grande partie un personnage de fiction mais je crois cette fiction plausible et j’ai beaucoup de sympathie pour lui.

Quand vous écrivez sur des personnes vivantes, vous vous exposez à ce qu’elles vous lisent, éventuellement vous en veuillent, et même vous fassent un procès. Evidemment, on ne court pas ce genre de risques en écrivant sur les premiers chrétiens. En revanche, on court celui de heurter les croyants et de se faire ramasser par les historiens. Sur le second terrain, cela dit, je ne pense pas que mon livre comporte d’erreurs majeures. Surtout, j’ai constamment cherché à rendre claire pour le lecteur la part d’imagination par rapport à ce qui est avéré. Cela m’importe beaucoup que le lecteur sache à quoi s’en tenir et que la part d’invention reste dans les limites du plausible.

A vrai dire, je n’ai pas conscience de l’effet surprenant que ça peut faire sur les lecteurs de mes livres car tout le monde autour de moi savait que j’écrivais là-dessus. J’ai tellement parlé à mes proches de ce projet qui s’est étalé sur sept ans que c’est devenu une sorte de serpent de mer. On me disait : alors, quand est-ce que tu finis ton livre sur les premiers chrétiens ? Maintenant, si c’est un peu inattendu, ça ne me déplaît pas…

J’ai entamé la rédaction en 2007, après la parution d’Un roman russe. Il y a eu plusieurs couches, des interruptions, et s’est intercalée la rédaction de D’autres vies que la mienne puis de Limonov. Et les deux dernières années, je m’y suis consacré exclusivement. Mais pendant sept ans, j’avais toujours ça à quoi revenir et c’était agréable. J’ai cru effectivement que je l’avais terminé à la fin de l’année dernière. Je l’ai fait alors lire à mon petit comité de lecture restreint, Paul Otchakovsky-Laurens, ma femme Hélène, mon ami Hervé Clerc qui est un personnage important du livre, et je l’ai retravaillé en tenant compte de leurs réactions et de leurs conseils. Alors, quand j’ai rendu la version définitive, à Pâques, je savais que le livre était vraiment fini, mais je ne l’ai pas quitté sans regret : c’était agréable d’avoir ce long travail en cours pendant sept ans, cela m’a tenu chaud. Cela dit, je n’ai pas fermé le dossier définitivement : qui sait si je ne vais pas y revenir un jour…

Ce n’était pas pénible puisque je me sentais bien dedans. Les parties historiques étaient même très plaisantes à écrire. Pour tous mes livres - mais pour celui-ci en particulier qui est le plus copieux de tous (et le restera sûrement) -, le processus de fabrication consistait surtout à un travail de montage, d’agencement. Bouger des blocs, intervertir des parties : un travail qui est très proche du montage d’un film.

Le moment le plus difficile, c’est toujours quand il n’y a rien, que l’on est devant une masse de matériaux et que l’on se demande par où les prendre. Le plus dur est de se lancer, de cracher le premier jet narratif, produire les 150-200 premières pages qui ensuite vont constituer une base sur laquelle on peut travailler. A partir de là, ça va mieux, on n’est plus dans le vide.

Il y a bien sûr les sources primaires que sont le Nouveau Testament et quelques textes païens contemporains qui ne sont pas si nombreux. Et puis les sources secondaires, l’énorme littérature sur le christianisme. J’ai passé des années à lire des centaines et peut-être même des milliers de livres sur la question. Et ça aussi, c’était très plaisant.

Je fais l’éloge de Renan car j’estime qu’il n’est effectivement pas autant lu qu’il le mériterait. Son Histoire des origines du christianisme est une somme et reste, même si elle date d’un siècle et demi, un des livres les plus intéressants qu’on puisse consulter quand on se penche sur ces sujets. C’est une mine d’informations remarquable. Renan a été un de mes plus constants compagnons d’écriture. Et la position qu’il préconise comme étant la meilleure pour étudier l’histoire d’une religion me paraît juste : se tenir dans une position frontalière. Y avoir cru et ne plus y croire. C’est une position philosophique à laquelle en gros j’adhère.

Il est vrai que cet épisode m’inspire rétrospectivement un certain embarras, mais il n’est pas si fréquent de disposer d’un tel témoignage sur un moment de sa vie où l’on était quelqu’un de très différent de celui que l’on est aujourd’hui, d’avoir gardé une trace de ce que l’on pensait et croyait à ce moment-là. J’ai eu envie d’aller y regarder de plus près. Mais, comme me le fait observer mon ami Hervé dans le livre, qui sait si, quand je relirai Le Royaume dans vingt ans, je n’aurai pas à nouveau changé et considérerai avec autant d’embarras ma position actuelle de sceptique et de relativiste ?

… mais pendant la période où j’étais dévot, j’avais l’impression que je savais… Et puis c’est passé. Je ne devais pas avoir une foi de très bonne qualité. Une foi née de la dépression, du besoin de sens et de consolation, l’illustration parfaite des critiques de la religion telles que les ont développées Nietzsche et Freud.

Alors bien sûr on peut dire que toutes les fois sont de cette même étoffe et encourent ces critiques, mais ce n’est pas du tout ce que je pense. Quand je vois Simone Weil, saint François d’Assise… Quand j’observe certains chrétiens de ma connaissance pour lesquels j’ai beaucoup d’estime, je vois bien qu’il existe une foi qui est d’une autre nature, d’une autre profondeur à laquelle je n’ai jamais accédé.

Aujourd’hui ce qui reste n’est pas de l’ordre de la croyance, du dogme, mais je reste nourri et irrigué par ce qui me semble être le cœur de l’enseignement chrétien : ce renversement de toutes les valeurs qui est la loi interne du Royaume, où les premiers sont les derniers et vice versa, où qui perd gagne, où la grandeur gît dans la petitesse, et la richesse dans la pauvreté. La condamnation chrétienne des richesses, si critiquée aujourd’hui, tellement en porte-à-faux avec le monde où nous vivons, continue d’être juste à mes yeux. Cela veut dire qu’elle m’inspire du malaise - parce que moi, je m’en tire bien, je vis plutôt on the sunny side of the street - et, les bons jours, de la vigilance - ce qui est plus utile que le malaise. <

Le chrétien passager

Le nouveau livre d’Emmanuel Carrère, le plus imposant qu’il ait jamais écrit - 630 pages ! -, est à la fois étonnant et familier. Surprenant par son thème qui risque de dérouter certains fans : les premiers temps du christianisme, autour des années 50 après J.-C., traités à la façon d’un péplum à travers deux figures bibliques, le célèbre apôtre Paul de Tarse, converti sur le chemin de Damas, et son compagnon, l’évangéliste Luc, beaucoup moins connu. Livre familier néanmoins parce que, comme il aime le faire, l’écrivain prend encore une fois son sujet "en tenailles" et que la narration a toujours cette allure coulée où l’on ne sent jamais l’effort. Et puis les admirateurs de Carrère vont reconnaître la position inaugurée avec Un roman russe qui consiste à s’inclure personnellement dans le récit. En l’occurrence, l’écrivain part ici d’une "crise", d’un accès de foi survenu au début des années 1990 (il était alors au milieu de la trentaine) qui a duré trois ans. A vrai dire, même cette partie autobiographique est déconcertante tant il est difficile d’imaginer l’auteur de Limonov remplir avec ferveur des cahiers de commentaires des versets de l’Evangile selon saint Jean (remisés ensuite pendant quinze ans), assister, au plus aigu de l’épisode mystique, à la messe tous les jours… Bref de se représenter ce Carrère "touché par la grâce" dont le Carrère d’aujourd’hui admet se souvenir avec une certaine gêne…

Le Royaume est donc plein d’entrées, de fils à tirer selon son inclination. On peut y lire l’itinéraire spirituel d’un croyant passager redevenu agnostique, le voyage ponctué de "Je ne sais pas" dans une foi instable. Une plongée dans le Nouveau Testament relu en historien (dans l’esprit d’Ernest Renan qu’il admire), en enquêteur soucieux d’exactitude et en romancier aussi, injectant de la fiction dans les trous de l’histoire, là où les sources manquent, transposant, cherchant des équivalences contemporaines, reconstituant des scènes vieilles de presque deux mille ans avec la volonté qu’elles restent plausibles…

Les plus anciens disciples de l’œuvre verront aussi défiler dans ce livre rétrospectif qui embrasse vingt ans d’écriture tous les livres portés durant cette période, dont l’essai sur Philip K. Dick, Je suis vivant et vous êtes morts, écrit pendant la fameuse crise et paru en 1993. Dans les pas de Carrère, chacun pourra s’interroger sur ce qu’être fidèle veut dire.

Véronique Rossignol

Le Royaume, Emmanuel Carrère, P.O.L, 640 p., 23,90 euros, ISBN : 978-2-8180-2118-7, parution le 4 septembre.



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