Le congrès de l'ADBU porte cette année sur le thème de l'intégrité. Ce qui suppose qu'elle est fragilisée ? De quelle intégrité parle-t-on ?
Chloé Dumas : La notion d'intégrité se déploie dans une diversité d'applications. Un premier champ est celui de la politique documentaire, les collections. Il faut assurer leur intégrité matérielle, faire des plans de sauvegarde en cas de crue, de destruction. La notion d'intégrité concerne également celle de l'information scientifique : nous avons une mission de formation des étudiants à la sélection, à la hiérarchisation de l'information pour leur cursus mais aussi leur vie de citoyen. Enfin, nous, fonctionnaires, devons être intègres, respecter des règles de déontologie.
Les revues scientifiques en bibliothèques - Bibliothèque la Bulac- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Frédérique Joannic-Seta : L'intégrité sous ces trois formes est-elle en danger ? Le premier élément perturbateur qui traverse nos métiers, c'est l'intelligence artificielle. Elle touche aux collections que l'on met à disposition : dans quelle mesure ont-elles été rédigées par un chercheur ? Cela concerne aussi l'information biaisée par l'IA à laquelle l'étudiant ou l'enseignant-chercheur a accès en dehors de la bibliothèque. Nous devons les former à reconnaître la désinformation massive comme les publications pseudoscientifiques qui se trouvent sur les réseaux sociaux.
C. D. : Comment bien prompter une IA, quelle est sa valeur ajoutée par rapport à un moteur de recherche. L'IA est un accélérateur de mauvaises réponses mais aussi de bonnes réponses si on sait l'utiliser correctement, en nous aidant par exemple à repérer des contenus générés par une IA, même si ce n'est pas à 100 %...
« La science ouverte, c'est là que se joue la souveraineté de nos données »
F. J.-S. : Des universités développent et partagent des outils qui repèrent des éléments générés par une IA. Mais un collègue de mon université a entré les contes de Perrault, et l'IA a dit qu'il y avait de fortes probabilités que ce texte soit généré par une IA. Cela s'explique par le fait que les textes classiques irriguent l'IA ! Il faut encore entraîner ces outils. Un autre élément perturbateur est le contexte géopolitique. L'élection présidentielle à venir promettent une vie politique intense qui interroge nos pratiques éthiques : quel pluralisme des collections en bibliothèque universitaire (BU), comment mettre à disposition l'ensemble des idées ? C'est une problématique à laquelle se confrontent nos collègues de lecture publique depuis de longues années, et qui est peut-être un peu plus récente en BU.
Le contexte géopolitique, c'est aussi le bouleversement du paysage éditorial à l'échelle internationale de la mise à disposition des données de la recherche. Certaines, coproduites par des chercheurs français et initialement publiées dans des revues internationales, peuvent disparaître du jour au lendemain, sur la décision d'un éditeur ou d'un chef d'État. Comment assure-t-on cette intégrité des collections ?
Benjamin Gilles : Les premières mesures prises par le président Trump au niveau de la recherche ont pris beaucoup de monde de court. Il y a un enjeu majeur de conservation et de stockage pérenne des données afin qu'elles ne soient pas censurées, effacés. Cela dépasse les établissements pris individuellement. Ces questions sont portées à l'échelle nationale (par l'Agence bibliographique de l'enseignement supérieur, par exemple) et européenne. Il faut travailler avec les éditeurs. Forcément.
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F. J-S. : La science ouverte, c'est là que se joue la souveraineté de nos données. Plusieurs acteurs travaillent en synergie : le Comité pour la science ouverte (CoSO), les collègues qui s'occupent des données de la recherche au sein du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, le Centre pour la communication scientifique directe (CCSD) au sein de HAL [une plateforme archivant et mettant à disposition des millions de documents issus de la recherche scientifique]. Ou encore Huma-Num et recherche.data.gouv. Au-delà de la mise à disposition gratuite des données, ces plateformes nationales et européennes assurent de plus en plus leur archivage dans des endroits différents, grâce à un système de moissonnage réciproque.
C. D. : On en revient au pluralisme des collections. Et un modèle de science ouverte émergeant semble intéressant pour garantir la bibliodiversité : le modèle diamant, dans lequel les revues et des plateformes sont disponibles gratuitement pour les auteurs et les lecteurs.
La notion de pluralisme soulève ce que vous devez ou non mettre à disposition, dans un souci de neutralité, comme le veut la déontologie qui s'applique aux agents publics. Là encore, parvenez-vous à l'exercer ?
B. G. : La déontologie touche le bibliothécaire de lecture publique comme universitaire. D'une part : proposer l'offre documentaire la plus exhaustive et qui répond le mieux aux besoins académiques, avec une vigilance sur les éditeurs et les auteurs négationnistes par exemple, ou sur la médecine parallèle. D'autre part, sur le service public, le fait d'accueillir tous les publics sans aucune distinction. Les BU ont pour vocation à accueillir en priorité la communauté universitaire, mais il arrive que l'on doive la faire cohabiter avec des lycéens lors de leurs révisions intensives avant les examens. Ils n'ont pas les mêmes codes ni rapports aux espaces et à la documentation. Des collègues ne sont pas habitués à cet afflux, donc les rapports peuvent se tendre !
« C'est notre rôle de rappeler que tous les publics sont légitimes »
F. J-S. : Les rapports peuvent aussi se tendre entre ces publics, qui ont une certaine vision de ce que doit être une BU. C'est notre rôle de rappeler que tous les publics sont légitimes. Comme la documentation : elle doit nourrir l'esprit critique, supporter la contradiction. Ce n'est pas toujours évident.
Des bibliothécaires de lecture publique refusent de mettre à disposition des ouvrages négationnistes. Quelles sont les limites en BU ?
B. G. : Il n'y a pas de limite, hors de question de pratiquer une censure, car ces documents sont des objets d'étude. Sans la conservation et la mise à disposition de ces ouvrages qui sont des sources, il n'y a pas de recherche possible. Des étudiants qui font de la recherche politique ou historique ont besoin d'avoir accès à cette documentation. En revanche, c'est notre rôle d'avertir le lecteur sur le recul à avoir sur cette documentation. L'exemple très connu dans la profession est Mein Kampf, que l'on va proposer en accès indirect...
F. J-S. : Ou bien en proposer une édition commentée par des chercheurs qui apportent un regard critique. Une troisième solution est la façon dont on range l'ouvrage sur les étagères. Placer l'histoire des femmes ouvrières de Douarnenez au rayon Histoire ou au rayon Fiction, c'est ne pas lui accorder le même niveau de scientificité. On en revient à la formation de nos utilisateurs à comprendre ces codes.
Des collections accessibles à tous les publics, pluralistes... La déontologie veut aussi qu'elles soient exemptes de toute pression politique ou commerciale. Les BU sont-elles plus préservées que les bibliothèques territoriales ?
B. G. : Ce n'est pas plus simple. Certes, nous ne subissons pas de pression politique directe ou indirecte d'un élu. Nos commandes ne passent pas par le président de l'université. Mais des étudiants ou chercheurs font parfois des remarques sur nos achats. Des praticiens de la médecine se sont déjà plaints d'acquisitions sur des médecines alternatives auprès du doyen de leur faculté.
C. D. : Ce sont des occasions de rappeler nos missions, qui nous protègent : proposer une documentation qui fait dialoguer des idées. Et donner aux lecteurs les compétences informationnelles, pour que ce dialogue soit le plus fécond possible.
Mais avez-vous les moyens financiers de proposer ce pluralisme d'idées ?
F. J-S. : Le décrochage financier des bibliothèques universitaires françaises par rapport aux bibliothèques européennes a été documenté dans le livre blanc de l'ADBU. Les difficultés financières actuelles des universités, pour certaines en faillite, et le dispositif des budgets votés font que de plus en plus de bibliothèques ont des coupes budgétaires ou des financements indisponibles en début d'année, au moment de renouveler les abonnements. Les choix sur la documentation sont parfois drastiques.
Bio
- Frédérique Joannic-Seta est vice-présidente de l'ADBU. Elle est également directrice du Service commun de la documentation de Rennes 2 depuis 2022, après avoir été responsable du département des Métadonnées à la BnF et copilote du programme Transition bibliographique pendant cinq ans. Précédemment, après avoir participé à la mise en œuvre du Catalogue collectif de France et dirigé le service Pôles associés-Gallica au sein du département de la Coopération de la BnF, elle a rejoint la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine comme directrice adjointe chargée des dossiers bâtimentaires et d'informatique documentaire. Frédérique Joannic-Seta est également présidente de la Commission nationale Information et documentation depuis 2021.
- À sa sortie d'Enssib, Chloé Dumas a été nommée au Service commun de la documentation (SCD) de Paris 7, où elle a exercé des missions en lien avec le développement des collections puis la responsabilité de la bibliothèque des Grands Moulins. Depuis juin 2023, Chloé Dumas est directrice du SCD de CY Cergy Paris Université, en parallèle elle pilote la commission pédagogie et documentation de l'ADBU. Elle est membre du Comité pour la Science Ouverte et négociatrice Couperin et a été membre de la commission Métiers de 2022 à 2024.
- Depuis son premier poste de responsable de BU à Marseille de 2005 à 2010, Benjamin Gilles est aujourd'hui directeur des bibliothèques de l'université de Picardie Jules-Verne après avoir été, entre autres, directeur adjoint du SCD de l'université de Cergy-Pontoise pendant quatre ans. Il est également responsable de la Commission Évolution des métiers et compétences au sein de l'ADBU depuis janvier 2025.
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