« Être un bibliothécaire intègre, c'est exercer son métier sans laisser interférer ses intérêts ou ses opinions personnelles », a rappelé Bénédicte Gornouvel, responsable des collections au Service commun de documentation de l'université Rennes 2, jeudi 1er octobre, lors d'un temps consacré à l'intégrité et à la politique documentaire. « Il s'agit donc pour nous de se départir de nos propres convictions et de ne pas confondre cette position professionnelle avec une posture citoyenne voire militante », a-t-elle souligné.
Le 55e congrès de l'ADBU s'est en partie déroulé à l'Opéra Comédie de Montpellier.- Photo SOUEN LÉGERPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Une posture de plus en plus difficile à endosser « dans une société fragilisée par la polarisation des débats qui ne fait plus place à la nuance », a regretté Bénédicte Gornouvel, qui a officié 18 ans aux Champs Libres, à Rennes, avant d'entrer en bibliothèque universitaire. « Les bibliothèques universitaires sont depuis peu plus poreuses aux aléas de la société et subissent des remises en cause de leurs choix de collection, comme les bibliothèques territoriales depuis de nombreuses années », a-t-elle poursuivi.
Le 55e congrès de l'ADBU s'est en partie déroulé à l'Opéra Comédie de Montpellier.- Photo SOUEN LÉGERPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Coanimant des ateliers dans le cadre du groupe de travail de l'ADBU sur la politique documentaire, Bénédicte Gornouvel a énuméré plusieurs exemples de situations évoquées lors de ces rencontres : « Des achats sur les questions de genre issus de bibliographies d'enseignants-chercheurs sont remis en question, contestés sur les réseaux sociaux, voire dissimulés par des étudiants d'extrême droite ; des collègues de la vie étudiante ont demandé le retrait du livre Quand les filles deviennent des garçons de Marie Jo Bonnet et Nicole Athéa en argumentant qu'ils appartiennent à la communauté LGBTQ+ et qu'ils ne se reconnaissent pas dans cet ouvrage ; un livre de Roman Polanski a été dégradé ; de même qu'un numéro de la revue Histoire sur Mahomet... »
Ne pas tout mettre sur le même plan
Alors que les débats sur la concentration du monde du livre s'invitent aussi en BU, « allons-nous bientôt être tentés de ne plus acheter les éditions de la galaxie Bolloré au titre que "la bibliothèque ne doit pas cautionner" ? », a-t-elle encore interrogé, avant de donner sa réponse. « L'intégrité de nos collections passe par le pluralisme le plus large, adapté, argumenté, tout comme nous accueillons tous les publics de manière indifférenciée », a insisté Bénédicte Gornouvel.
Dans la salle de l'Opéra Comédie de Montpellier, un certain silence, émaillé de chuchotements, s'est installé, bientôt brisé par la séance de questions-réponses. « Alors que nous avons étudié ce matin l'intégrité que nous exigeons des auteurs et des éditeurs d'articles scientifiques, n'est-il pas paradoxal, pour respecter les impératifs de pluralisme, de laisser entrer dans nos collections physiques des ouvrages qui ne respectent pas nécessairement des méthodes rigoureuses ? », est intervenue Morgane Russeil-Salvan, de la direction de la documentation de l'université de Bordeaux, revenant sur l'exemple de l'ouvrage Quand les filles deviennent des garçons (Odile Jacob, 2023).
Une contradiction, entre la question du pluralisme et celle de la validation de l'information, également relevée par Mehdi Mokrane, directeur du Service commun de documentation de l'université Savoie-Mont-Blanc. « En ce qui concerne le créationnisme ou le climato-scepticisme, il est hors de question que je mette ça dans mes collections », a-t-il affirmé, très applaudi par l'assistance. « Si on veut qu'il y ait une recherche là-dessus, je crois qu'on doit les avoir, mais je n'ai pas dit qu'il fallait les mettre sur le même plan, on n'est pas obligés de tout mettre en libre accès », a réagi Bénédicte Gornouvel.
Garder trace des polémiques
« Dans les chartes de politique documentaire, il peut être intéressant de préciser que nous accueillons tous les sujets, et qu'on peut avoir des collections militantes dans un sens ou dans l'autre... Si on explique que c'est à usage de sources pour la recherche, ces achats peuvent être mieux compris », a avancé Joëlle Garcia, responsable des collections iconographiques et muséales à La Contemporaine (bibliothèque, musée et centre d'archives français spécialisé dans l'histoire des xxe et xxie siècles).
Outre la révision des chartes documentaires, le dialogue avec les enseignants-chercheurs a été mis en avant par les congressistes. « L'une des solutions est de s'appuyer sur les professeurs qui connaissent mieux que nous leur champ de recherche et qui peuvent nous aiguiller. Mais ce n'est pas la panacée, car il peut y avoir des courants scientifiques, a souligné Guillaume Molinier, directeur adjoint du SCD de l'université Panthéon-Sorbonne. Je renvoie à l'ouvrage d'Aurélien Barrau, De la vérité dans les sciences, qui explique bien que la science est un produit de son époque, et que par conséquent, même la science dure n'est pas objective... »


