De confiance, il a beaucoup été question jeudi 1er octobre, seconde journée du 55e congrès de l'ADBU qui se déroule à Montpellier sur le thème des « intégrités ». Les 330 participants ont tout d'abord eu la confirmation de pouvoir compter sur la capacité de rebond des organisateurs.
Après l'évacuation du Palais des Congrès la veille, les congressistes se sont retrouvés à l'Institut de botanique dans un amphithéâtre où il ne restait plus un seul siège vide, puis dans le cadre luxueux de l'Opéra Comédie l'après-midi. Un tour de force qui doit beaucoup à la présidente de l'ADBU, Sandrine Gropp, par ailleurs directrice du Service commun de documentation de l’Université de Montpellier, qui a su mobiliser son réseau à distance, ne pouvant être présente physiquement.
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« Une université ne peut être qu'une institution dans laquelle la société, nos concitoyens, et nos usagers doivent avoir confiance. Et elle ne peut avoir ce rôle de confiance que si elle est capable de garantir un accès à des connaissances et à des savoirs fiables », a introduit Philippe Augé, président de l’Université de Montpellier, sous des applaudissements soutenus.
« À travers vous se joue l’image de l’université, d’une institution de confiance, qui est à garantir », a-t-il poursuivi avant de céder la place à l'Américaine Lisa Janicke Hinchliffe, grand témoin de cette édition en tant que professeure et coordinatrice du développement professionnel de la recherche à la bibliothèque universitaire de l’University of Illinois Urbana-Champaign.
Les congressistes de l'ADBU à l'Opéra Comédie de Montpellier, le 1er octobre 2026.- Photo SLPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Alerte précoce
Coprésidente de l’initiative internationale United 2 Act Against Paper Mills, lancée en 2023 pour lutter contre les « usines à articles », ces organisations qui produisent et vendent des publications scientifiques falsifiées, Lisa Janicke Hinchliffe s'est emparée de la thématique du congrès sous l'angle de l'intégrité de l'information.
« Les usines à articles ne se résument pas à une poignée d’acteurs malveillants soumettant de temps en temps des articles frauduleux, il s'agit d’une production organisée, de manuscrits rédigés selon un modèle pré-établi, vendus à des auteurs sous pression prêts à compromettre l'éthique et les normes de leur discipline, puis introduits dans la littérature grâce à des procédures d'évaluation par les pairs ou par des rédacteurs en chef corrompus ou manipulés », a-t-elle notamment rapporté. « C’est une activité à l’échelle industrielle et l’IA générative accélère ce phénomène des deux côtés : il est plus facile que jamais de fabriquer de toutes pièces un texte qui semble convaincant, et plus difficile que jamais de le détecter comme tel », a poursuivi la professeure.
Dans ce domaine, « les bibliothèques ont une influence réelle mais partielle », estime-t-elle. « Nous ne procédons pas à des évaluations par les pairs, nous ne contrôlons pas les éditeurs, mais nous sommes le lieu où les falsifications sont mises au jour au niveau institutionnel. Il peut s'agir d'un spécialiste qui lors de l'examen des collections remarque une anomalie dans un schéma de citation. C’est un rôle d’alerte précoce », a encore souligné Lisa Janicke Hinchliffe.
Financement des publications
Autre faille méritant l'attention des bibliothécaires, la sécurité de la recherche fait elle aussi l’objet d’une exploitation, selon la professeure qui cite « les relations de financement non divulguées, les partenariats obscurs, les conflits d'intérêts qui ne font surface que des années plus tard ».
En apparence, les bibliothèques universitaires sont particulièrement fragiles sur ce volet. « Traditionnellement, nous ne vérifions pas les déclarations de financement, nous n’auditions pas les accords de collaboration, mais nous ne pouvons pas nous reposer sur la tradition car les bibliothèques gèrent désormais en nombre croissant les frais de publication, via les APC ou les accords transformants », a rappelé la coprésidente de United 2 Act Against Paper Mills. Avant de poursuivre : « Ceci est une relation de financement et dès lors, on se retrouve confronté aux questions afférentes : Qui soutenons-nous ? Pourquoi payons-nous ? Et recevons-nous la qualité promise ? »
Depuis les années 2010, l’essor de l’Open Access a transformé le rôle des bibliothèques universitaires. À côté des abonnements traditionnels, elles prennent désormais en charge les coûts de publication scientifique, en particulier les APC (Article Processing Charges). Les accords dits « transformants », négociés notamment par le consortium Couperin avec les grands éditeurs, cherchent à regrouper dans un même contrat l’accès aux revues et les droits de publication en accès ouvert. « Que se passera-t-il si on découvre que le budget de nos bibliothèques paie pour la publication d'articles climatosceptiques ? On doit s'y préparer avant que ça arrive pour de bon », a repris plus tard Lisa Janicke Hinchliffe, illustrant l'un des enjeux de ce modèle.
Un déficit de moyens
Concernant la troisième faille en matière d'intégrité, qui réside dans le manque d'attention portée à la provenance et à l'attribution de l'information, elle résulte, elle, d'une négligence, rendue plus problématique encore avec l'essor de l'IA générative. Les contenus générés puis remixés par l’IA, sont en effet republiés à un rythme que les outils de traçabilité ne parviennent plus à suivre. « Ces besoins n’ont jamais été réellement pris en compte : normes de métadonnées, identifiants persistants, clarté des licences… C’est un travail peu glamour dont l’absence passe inaperçue jusqu’au moment où on en a besoin », a défendu l'intervenante.
« À l’heure actuelle, ces différents enjeux ne sont ni désignés, ni dotés en personnels, ni financés en tant qu’infrastructure d'intégrité à part entière. C’est là que réside la lacune : il ne s'agit pas d’un déficit de capacité ni de crédibilité, mais d’un manque de reconnaissance et de moyens », a-t-elle plaidé. Pour combler cette lacune, la chercheuse invite à agir au niveau institutionnel en nommant ce travail et en demandant des financements dédiés.
Il s'agit aussi de ne pas agir seul mais de travailler en coordination avec des consortiums et des associations pour définir des outils et des normes communes. Enfin, c'est toute la communauté universitaire qu'il faut emmener dans ce projet.
« Nos infrastructures jouissent d'une réputation de confiance depuis longtemps, mais si cette confiance disparaît nous allons faire face à de nombreux problèmes », a conclu Lisa Janicke Hinchliffe, reprenant le micro en clôture de la journée. « Que se passera-t-il si la confiance et l'intégrité tombent en panne ? On ne croira plus en la science, il y aura de plus en plus de cynisme et la société civile en pâtira », a-t-elle résumé. « La bonne nouvelle est que l'on fait hautement confiance aux bibliothèques et à ceux qui y travaillent, mais cette confiance on doit la garder, sinon il sera très difficile de la reconquérir. »

