FIBD 2024

En vedette à Angoulême, la BD canadienne décryptée

Le pavillon canadien - Photo Olivier Dion

En vedette à Angoulême, la BD canadienne décryptée

Sous le feu des projecteurs lors du Festival International de la BD d’Angoulême, le 9e art canadien enregistre une belle croissance. Le tout dans un contexte de renforcement des liens avec le secteur de la BD en France. 

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Par Antoine Masset,
Elodie Carreira,
Créé le 28.01.2024 à 20h51

C’est la première fois qu’un pays se voit attribué un pavillon entier lors du Festival d’Angoulême. Place Marengo, au cœur du centre-ville, la bulle « Focus Canada » a abrité, durant cinq jours de festivités, une soixantaine d’auteurs (dont plus de la moitié d’origine québécoise) et une dizaine de maisons canadiennes. Du côté du quartier « Nouveau Monde », les éditions québécoises Pow Pow, La Pastèque ou encore Front Froid et Drawn & Quaterly ont été réunies dans un carré dédié. Une grande exposition « D’un océan à l’autre, cap sur la bande dessinée canadienne », a investi le parvis de l’Hôtel de Ville et même le pavillon de l’Unesco a choisi de mettre en lumière le pays de l’érable avec l’exposition « Le temps d’un poème », montrant le travail de dessinatrices et poétesses québécoises.   

Un double marché

Mais la BD canadienne et québécoise n’a pas toujours eu le tapis rouge. Longtemps, elle a peiné à trouver et à toucher son public. Aujourd’hui, elle représente pourtant 9,3% du chiffre d’affaires du secteur du livre au Canada, avec 19 millions de ventes enregistrées pour l’année 2022. « Le marché canadien a pour spécificité de capter deux lectorats distincts », a rappelé Raymond Poirier, chroniqueur spécialisé et chargé de projet pour Québec BD, lors d’une conférence sur l’état économique du secteur à travers le monde. Alors que le Canada cible en grande partie (75%) un public anglophone, le Québec touche plus que majoritairement (85%) un public francophone. Deux marchés auxquels s’ajoutent des titres autochtones, à l’instar des œuvres de Cole Pauls.  

Côté Canada anglophone, ce sont près de 10 000 nouveaux titres qui voient le jour chaque année, dont 75% d’auteurs locaux, parmi lesquels Julie Doucet, Grand prix de la Ville d’Angoulême en 2022, 22% d’étrangers anglophones et 3% de titres traduits. Au Québec, d’après le bilan du marché du livre, le genre a progressé, pour la première fois de son histoire, de 2,5%. Une augmentation portée par le manga (+ 35%) et par une explosion de la production jeunesse, avec des titres locaux comme Les Expériences de Mini Jean d’Alex A, album le plus vendu de l’année 2022, La clique des corbeaux d’Elise Gravel, Botanica Drama de Thom (Pow Pow), ou encore Le tiroir des bas tout seuls d’Orbie (Les 400 coups), couronné du prix des libraires jeunesse du Québec.   

 « Ce marché est compartimenté. Il existe peu de librairies francophones dans les provinces anglophones canadiennes. Et le coût de distribution est plus cher puisque c’est un pays vaste » expose, entre autres, Julien Pointras, à la tête de la maison québécoise Moelle Graphik. Pour rattraper son retard et contrer les obstacles, le Québec a donc dû multiplier les politiques culturelles pour promouvoir ses dessinateurs locaux, à travers le territoire et à l’étranger. Directeur d’un festival dédié à la BD québécoise, Thomas Louis-Coté se réjouit de constater que le secteur « bénéficie aujourd’hui d’une importante vitalité » qui favorise désormais « la création de nouveaux ponts entre auteurs et éditeurs de nos deux pays ». Tandis que des maisons d’édition, à l’instar de La Pastèque, ont misé, dès les années 1990, sur un lectorat français, représentant 35 à 40% de leur chiffre d’affaires total.  

Un pont outre-Atlantique

En parallèle, des maisons d’éditions françaises ciblent à présent les marchés étrangers. C’est le cas de Glénat, avec sa filiale autonome Glénat Québec. Certains de leurs titres ne sortent qu’au Canada tandis que d’autres sont aussi diffusés en France. « Le but est de faire passer l’Atlantique à des auteurs québécois » affirme Christian Chevrier, président de Glénat Québec. Après avoir créé la maison en 2007, ce dernier s’est associé avec Jacques Glénat tout en conservant son autonomie, les deux partis pouvant donc pénétrer un double marché. L’extension Outre-Atlantique s’adapte également au marché anglophone avec des doubles-éditions selon le public visé. Elle s’appelle Écho de Katherena Vermette, par exemple, paraît en français en version cartonnée, en version souple pour l’édition anglophone, notamment dans le but de satisfaire les Nord-américains, habitués du comics à moindre coût. 

Cette filiale n’empêche pas Glénat d’accueillir des bédéistes canadiens tel que Michel Viau et Djibril Morissette-Phan, à l’occasion de la création de Havana Collection. Sur le Festival d’Angoulême, ce type d’association n’a rien d’une exception. Le Québécois Philippe Girard a récemment rejoint Casterman pour son album Supercanon ! et se réjouit d’être désormais « diffusé partout ».   

Ankama éditions possède également une fibre rouge et blanche chez ses auteurs : le manga Ubrance pour Joël Dos Reis Viegas et Pascal Chind pour Bunkerville. « J’ai rencontré Pascal l’année dernière ici à Angoulême, raconte Charlotte Raimond, éditrice chez Ankama. On est diffusé par Média au Canada, qui récupère généralement 500 exemplaires par tirage et peut en redemander selon le succès de l’œuvre. » Pour Joël Dos Reis Viegas, c’était une évidence : « Dans le milieu du manga francophone, c’est bien plus crédible de passer par la France. Ankama est totalement dans l’esprit de mon manga mais je retournerai éventuellement au Canada pour un autre projet. Je ne veux pas renier mes origines. » 

Une relation en plein développement appuyée par Franck Bondoux, délégué général du FIBD 2024, lors de la conférence de presse de clôture du festival. « On est fier de la capacité du festival à pouvoir accueillir toutes les formes de BD à travers le monde comme celle de notre invité d’honneur le Canada ».

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