Grand prix des Bibliothèques 2020

Éric Reinhardt : "Les bibliothécaires sont des algorithmes humains"

Eric Reinhardt - Photo OLIVIER DION

Éric Reinhardt : "Les bibliothécaires sont des algorithmes humains"

L'écrivain et éditeur de beaux-livres est le président du jury du 11e Grand prix Livres Hebdo des Bibliothèques. Il s'est confié sur son rapport au livre et aux bibliothèques.

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Par Mylène Moulin,
Créé le 07.10.2020 à 20h00,
Mis à jour le 07.10.2020 à 20h00

Pourquoi avez-vous accepté d'être le président du jury du Grand Prix des Bibliothèques?

Par la présidence du jury, je suis heureux de témoigner de mon soutien aux bibliothèques. Elles jouent un rôle éminent dans la diffusion des livres et l'encouragement à la lecture car elles permettent, tout comme les librairies, d'avoir un accès à la lecture partout en France. Je suis content de consacrer un peu de temps à ce prix professionnel qui récompense le dynamisme des établissements de lecture publique, à qui les écrivains doivent tant car ces établissements donnent accès aux livres au plus grand nombre. Nombre de dossiers présentés cette année font état d'initiatives très fortes, menées par des passionnés qui dirigent ces bibliothèques et qui y travaillent. On voit qu’ils aiment leur métier, les livres et les gens. Je suis émerveillé de voir toutes les propositions développées en bibliothèques pour attirer le public et l’amener à la lecture. 
 
L’écrivain doit-il se faire le relais de la bibliothèque?

Il est de notre responsabilité à nous écrivains de soutenir les bibliothèques comme les libraires. Aujourd’hui les réseaux sociaux, le numérique ou les séries prennent beaucoup de temps au quotidien, au détriment du livre, moins présent dans les journaux, à la télévision, à la radio et dans la vie tout simplement. A une époque où beaucoup de gens ont la tentation d'acheter leurs livres sur Amazon ou de consommer de la culture sans filtres, nous devons participer à montrer que la bibliothèque et la librairie sont des lieux de vie, de rencontre, de plaisir, de désir, d’engagement et presque de militantisme. Les bibliothèques sont vivantes : ce ne sont pas des églises mortes et anachroniques renfermant des livres alignés sur des rayonnages. Il suffit d’en franchir la porte pour se rendre compte qu'il y a beaucoup d'innovation, de personnes qui adorent conseiller des livres et qui peuvent apporter énormément notamment au jeune public. Les bibliothécaires sont des espèces d'algorithmes humains. Avec leur pratique, leur culture, leur expérience, ils sont susceptibles d’ouvrir le champ des possibles.
 
Parlez-nous des bibliothèques de votre enfance. 

La bibliothèque est le premier endroit où les enfants accèdent au livre et peuvent acquérir le goût de la lecture. J'imagine que beaucoup d'enfants sont "sauvés" et encouragés à lire par des bibliothécaires dévoués. Pour moi la bibliothèque est indissociable de l’école. En CM1 et CM2 j’avais un instituteur exceptionnel, Monsieur Hiblot, auquel j'ai consacré un petit texte il y a quelques années. C’est lui qui m'a ouvert à la lecture et à la littérature. Il y avait dans sa classe une bibliothèque. Pour emprunter les livres on remplissait une petite fiche où se suivaient des dates et des noms. C’était mystérieux, ça me faisait rêver et me laissait songeur. J'étais fasciné par le chemin du livre et son histoire qui s’écrivait à travers les emprunts.  Je me revois traçant une cartographie mentale : pour certains j'étais le seul ou le premier lecteur, ou au contraire un parmi d’autres. D'autres fois le livre n'avait pas été emprunté pendant dix ans. Pourquoi avait-il soudain vécu une désaffection et n'avait plus jamais été emprunté? Cette petite fiche témoignait de la vie du livre passant de main en main, de cerveau en cerveau, d'imaginaire en imaginaire.
 
Quelle autre bibliothèque a marqué votre jeunesse? 

Quand j'étais enfant, je fréquentais celle de Clichy-sous-bois où j'empruntais beaucoup d’ouvrages parce que ma mère n'était pas très disposée à dépenser pour des livres et notamment des bandes dessinées qu’elle considérait plus comme du loisir, du plaisir et de la détente, que de la culture. J'avais du mal à la convaincre de m'acheter des Tintin par exemple, alors je les lisais à la bibliothèque! La bibliothèque avait un fort pouvoir sur moi. A la maison, j’avais dans ma chambre une petite table de nuit en bois avec une porte et des rayonnages où je disposais fièrement les livres que mes parents m'offraient. Il y avait des ouvrages du Père Castor, des titres en bibliothèques rose ou verte, des albums de contes et légendes. Je découpais de petites étiquettes en carton que je numérotais et que je scotchais sur le dos des livres, et je tenais un petit registre de mes possessions. J'étais fier de posséder ces livres mais je ne jouais pas à avoir une bibliothèque personnelle, je jouais à la bibliothèque municipale! Est-ce que je les prêtais et consignais ces prêts dans mon registre? Je ne me souviens plus…
 
Les bibliothèques ont tenu une grande place dans votre enfance. Les fréquentez-vous toujours autant?

Malheureusement non. J’ai un rapport possessif aux livres. Je les aime, je les achète, je les anote, je corne les pages. J'ai besoin d'avoir les livres chez moi, notamment parce que je peux y revenir. Depuis très longtemps je ne fréquente plus vraiment les bibliothèques sauf lorsque je suis invité. Toutes les fois qu'une médiathèque m'invite, je réponds oui. C’est un appel aux bibliothécaires : invitez-moi, je viendrai avec plaisir ! 

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