Livres Hebdo : Cette édition de la Foire du livre de Londres s'est ouverte dans un contexte particulier. Comment l'avez-vous vécue à l'ouverture ?
Emma Lowe : Avec un mélange d'émotions assez intense. D'abord du soulagement : c'est une année entière de travail qui se concrétise : la programmation, la production de la conférence, la logistique dans son ensemble. Ensuite de l'enthousiasme, car le démarrage s'est bien passé. De la fierté, aussi, à l'égard de l'équipe qui a monté cela. Je suis fière du secteur de l'édition en général : quand il se montre sous son meilleur jour, il n'y a pas grand-chose de comparable dans le monde. Et puis une pointe de tristesse, car certains participants habituels sont absents cette année à cause du conflit qui a éclaté quelques jours avant la Foire.
Quelle a été l'ampleur réelle de ces absences ?
Elle reste limitée. Les ambassades ont fait un travail remarquable pour assurer la présence des stands de la région du Golfe. Nous savons que certains professionnels australiens et indiens n'ont pas pu venir. Trois stands n'ont finalement pas pu être représentés du tout. Mais dans l'ensemble, la résilience du secteur est impressionnante. Nous ne connaîtrons le bilan complet qu'après la clôture du salon, à l'analyse des chiffres de fréquentation.
Outre ces absences conjoncturelles, quelles sont les lacunes structurelles que vous cherchez à combler ?
Elles sont réelles. Nous n'avons pas de pavillon espagnol cette année car ils n'ont pas obtenu les financements nécessaires. Il y a bien un stand catalan, mais pas d'espace espagnol à proprement parler. Nous les rencontrons cette semaine même pour travailler à leur retour l'an prochain. Par ailleurs, Canongate, éditeur britannique de premier plan, n'est pas dans le Hall cette année : ils ont opté pour un café à proximité. Je les ai emmenés visiter ExCeL il y a un mois, ils ont été convaincus, et nous discutons déjà de leur retour. Plus largement, je pense à des territoires comme le Brésil, le Japon, la Chine, des marchés en croissance pour lesquels nous devons intensifier nos efforts pour amener des délégations plus substantielles.
« Dans l'édition, une grande partie des affaires se fait en soirée, dans des contextes informels », estime la directrice de la Foire de Londres- Photo LBFPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Comment entendez-vous reconquérir ces absents ?
Sur plusieurs fronts simultanément. D'abord, en travaillant sur l'expérience : un exposant doit avoir envie d'être là, se sentir à l'aise dans l'environnement que nous créons. Ensuite, en renforçant la collaboration avec les associations professionnelles pour comprendre précisément pourquoi certains ne viennent pas et ce que nous pouvons améliorer. Enfin, en travaillant avec des organisations comme France Livre pour identifier ensemble les acteurs absents qu'ils auraient souhaité rencontrer, et aller les chercher directement. (Lire ci-après).
Le déménagement vers ExCeL, prévu pour les prochaines éditions, répond-il à ces enjeux ?
En grande partie, oui. Le développement en cours à Olympia nous a amputés de 8 000 m² — l'équivalent du Grand Hall — et cet espace ne nous sera jamais restitué : il est converti en hôtel et parking. Cette contrainte nous empêche aujourd'hui de créer des espaces dédiés — des salons pour les libraires européens, des scènes thématiques par pays ou par langue, des espaces de discussion sur la traduction littéraire, ou un partenariat renforcé avec l'Enlit. ExCeL nous offrira cette capacité. À cela s'ajoute un atout géographique majeur : le site est adjacent au London City Airport, qui dessert en vols directs les principales villes européennes. Cela ouvre la possibilité à des professionnels de venir pour une journée seulement, ce qui est aujourd'hui difficile.
« On ne tombe pas par hasard sur quelqu'un sur Zoom. À une foire, si. C'est cette magie-là que je veux que les gens emportent avec eux. »- Photo LBFPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La tendance à la réduction des jours de présence, que l'on observe aussi à Francfort, vous préoccupe-t-elle ?
Oui. Je préfère que les gens viennent, même peu de temps, plutôt qu'ils ne viennent pas du tout, mais cette tendance m'interpelle. Dans l'édition, une grande partie des affaires se fait en soirée, dans des contextes informels. Si nous ne créons pas les conditions pour que ces moments existent, les professionnels ratent des opportunités commerciales et passent à côté du plaisir d'être ensemble. Or si un salon n'est ni rentable ni agréable, pourquoi y venir ? La localisation d'ExCeL n'implique d'ailleurs pas que les participants logent à proximité : ils peuvent rester dans le centre de Londres ou dans les quartiers qu'ils connaissent, accessibles via l'Elizabeth line. Mais j'espère sincèrement qu'ils resteront plusieurs jours.
Le Centre international des droits a été repositionné cette édition. Pourquoi ce choix ?
C'est le moteur du salon, le cœur de notre activité, de notre économie. Il est fondamental que nous y créions une véritable atmosphère de travail et de conclusion d'affaires. Nous avions un problème de configuration, et nous avons cherché à le corriger. Ce n'est pas encore parfait, mais c'est une priorité absolue.
Quel serait, pour vous, le signe d'une édition réussie ?
Que tout le monde rentre chez soi sain et sauf, c'est la première des choses. Que les participants aient passé de bons moments. Et surtout, que chacun ait eu sa surprise : cette rencontre imprévue, cette conversation qui n'était pas à l'agenda et qui ouvre une perspective nouvelle. On ne tombe pas par hasard sur quelqu'un sur Zoom. À une foire, si. C'est cette magie-là que je veux que les gens emportent avec eux.


