Livres Hebdo : Racontez-nous la genèse des éditions du Regard.
José Alvarez : Le début était compliqué. Nous accompagnions toutes les sorties de livre par des lancements d’expositions – Pierre Chareau, Jean-Michel Frank, qui n’étaient pas connus. Il fallait s’imposer, mais ça s’est fait assez vite, je dois dire. Les années 1980 ont été pour bien des créateurs des années exceptionnelles. Sur le plan littéraire notamment. Quand j’ai créé les éditions du Regard, il n'y avait pas d’édition d’art en France. Existaient la collection L’Univers des formes chez Gallimard, les éditions Mazenod… Mais la photographie plasticienne, ce sont les éditions du Regard qui l’ont créée. J’ai voulu traiter tous les créateurs de tous domaines – l’architecture, le design, la mode – comme de véritables plasticiens. C’était assez inédit à l’époque, et c’est pourquoi on intriguait. L’édition était alors considérée. Un livre existait pour lui-même, son contenu. Puis Internet a détourné l’attention. Les Français se sont également terriblement appauvris. Aujourd’hui, vous ne faites plus déplacer 500 personnes pour un livre d’art. Les essais, c’est terminé. La littérature ne se vend plus. La qualité n’est plus là non plus – je pense au cinéma, il n’y a plus un film qui sort qui mérite d’être vu ! Il est désormais presque impossible de faire un livre sans être préfinancé, c’est pourquoi j’arrête.
« Si j’avais pu continuer, je serais mort dans mon bureau en train de travailler ! »
Quel a été votre plus grand succès ?
Difficile à dire. Des essais ont lancé des modes, comme La photographie plasticienne de Dominique Baqué : nous avons inventé le terme « photographie plasticienne » ! Anne Bony, qui a écrit sur les décennies 1920, 1930, 1940, a fait l'objet de quatre, cinq réimpressions. Pour la petite histoire, une fois épuisé, Les années 30 se vendait 2 000 euros sur Internet, et tous les libraires le réclamaient, mais quand j’ai réimprimé les deux volumes en un volume, il ne s’est pas vendu ! C’est le jeu de l’édition. Des livres dont je suis particulièrement fier se sont moins bien vendus. Comme celui de S. Kahn Magomedov, qui a mis à disposition toutes ses archives sur les Vhutemas, une école et un mouvement équivalents (mais plus politiques) que le Bauhaus. Tous les grands plasticiens et architectes ont été aux Vhutemas. C’est un livre exceptionnel, il n’y en a qu’un sur les Vhutemas !
Quand publiez-vous votre dernier livre, un album de 600 pages pour les 50 ans du Regard ?
Ce sera plutôt une sorte de gros album qui retracera visuellement les 50 années des éditions du Regard. Une sélection parmi des archives colossales, des dizaines de milliers de documents, que nous mettons en écho de manière distrayante, j’espère. Il ne sera pas publié en librairie mais sera donné aux auteurs et aux amis.
La distribution de vos titres s’arrête-t-elle le 31 mars ? Où pourra-t-on se procurer votre fonds ? Et quelle est la suite de votre côté ?
Tout s’arrête le 31 mars. Le fonds m’appartient. Et je ne sais pas pour la suite. J’ai 80 ans et suis en pleine forme, j’ai l'impression d’avoir 25 ans ! Si j’avais pu continuer, je serais mort dans mon bureau en train de travailler ! Le travail n’a jamais été du travail. Durant 50 ans, j’ai vécu le bonheur absolu.
