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Formation : les auteurs à l’école

A la SGDL, Geoffroy Pelletier, directeur général, et François Nacfer, responsable de la formation. - Photo OLIVIER DION

Formation : les auteurs à l’école

Alors que des cotisations spécifiques introduites il y a cinq ans génèrent chaque année 8,5 millions d’euros pour la formation professionnelle des auteurs, ces derniers sont très peu nombreux à en profiter. Leurs organisations, au premier rang desquelles la SGDL, qui a créé un poste dédié, s’efforcent de les informer et de les mobiliser.

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Par Pierre Georges,
Créé le 27.01.2017 à 00h00,
Mis à jour le 27.01.2017 à 08h34

"C’est bien la première fois que j’entends que les auteurs ont droit à des formations", confie une auteure jeunesse. Elle n’est pas la seule. D’après les estimations, moins de 10 % des auteurs professionnels français auraient déjà bénéficié de leur droit à la formation. Pourtant, depuis 2012, tous les artistes-auteurs, ainsi que leurs employeurs, versent une part de leurs revenus à un fonds destiné à financer leur formation professionnelle. Il est affecté aux neuf agences Afdas (Assurance formation des activités du spectacle) réparties sur le territoire français. Les auteurs peuvent ainsi apprendre une nouvelle langue, s’entraîner à valoriser leur carrière sur les réseaux sociaux ou encore suivre un médecin légiste dans son travail pour améliorer leurs polars. Problème : beaucoup l’ignorent.

Claire Castan, responsable des auteurs et de la vie littéraire de l’Agence régionale du Livre Paca, Cité du Livre à Aix-en-Provence, lors d’un entretien d’accompagnement avec une primo-romancière. - Photo AGENCE RÉGIONALE DU LIVRE PACA

Depuis 2013, les cotisations ont atteint la barre des dix millions d’euros, mais cette somme est "complètement sous-utilisée", d’après Geoffroy Pelletier, directeur général de la Société des gens de lettres (SGDL). Théoriquement, chaque auteur "ayant droit" disposerait de 7 200 euros annuels maximum alloués à la formation, mais peu sont réellement au courant de cette possibilité. "D’une part, les auteurs ne sont pas assez informés sur le sujet, reconnaît Geoffroy Pelletier. D’autre part, certains n’en voient tout simplement pas l’intérêt. Enfin, peut-être que l’offre de formation proposée n’est pas encore assez adaptée à leurs besoins, et pas assez développée", estime-t-il.

"Non seulement la plupart des auteurs n’en profitent pas, mais les demandes de formation peuvent se révéler compliquées, ajoute Marc-Antoine Boidin, un auteur membre du Snac BD, la section BD du Syndicat national des auteurs et compositeurs. Les catalogues de formation concernent surtout les auteurs de l’écrit, il faut donc déposer des dossiers pour demander d’autres types de formations." Et de raconter que, pour pouvoir suivre une formation de storyboard d’animation ouverte à partir de quatre personnes, il avait poussé des amis à monter un dossier avec lui.

Conditions d’accès assouplies

Pour combler ces lacunes, l’Afdas commence à élargir les conditions de recevabilité des artistes-auteurs. Auparavant, il fallait adhérer à l’Agessa ou être affilié à la Maison des artistes, pour revendiquer son droit à la formation. Depuis le 1er novembre 2016, le fait de justifier de 9 000 euros de droits d’auteur sur trois ans suffit. Ces conditions d’accès "doivent encore s’élargir", estime Geoffroy Pelletier, car elles laissent toujours une large part d’auteurs "non ayant droit". "Si vous remplissez les conditions pour y avoir droit, n’hésitez pas. Les auteurs doivent prendre possession de ce nouvel outil pour lequel ils cotisent", encourage de son côté le site Internet de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.

Pour réveiller les auteurs, la SGDL a créé spécialement début janvier un poste de responsable de la formation. "Non seulement le poste est nouveau, mais la mission est nouvelle aussi", explique son titulaire, François Nacfer, auparavant chargé de la comptabilité de la Maison des écrivains (1). "Pendant vingt ans, j’ai un peu dépassé mon rôle de financier, j’ai conseillé et accompagné les auteurs dans leurs démarches", poursuit-il, précisant qu’une enquête sur les besoins des auteurs en matière de formation serait bientôt lancée. Dans le même temps, la SGDL continue d’organiser des "sessions de professionnalisation", juridiques ou fiscales, à destination surtout des auteurs non éligibles à l’Afdas.

Les traducteurs littéraires ont leur propre école

Fondée en 2012 par le Centre national du livre (CNL), auquel l’Asfored, centre de formation continue des professionnels de l’édition, s’est associée en 2015, l’Ecole de traduction littéraire (ETL) permet aux traducteurs déjà en activité de se perfectionner. "Au début financée par le CNL, l’ETL fonctionne maintenant grâce au fonds de formation continue des écrivains, via l’Afdas. Aujourd’hui, elle tourne très bien", se réjouit Olivier Mannoni, son directeur, qui estime l’âge moyen de ses élèves à 35 ans environ, chacun ayant au moins trois ou quatre publications à son actif.

L’école, située dans les locaux du CNL, à Paris, accueille des promotions d’une vingtaine de traducteurs. Ils y suivent des ateliers thématiques animés par des traducteurs expérimentés, au rythme d’un samedi sur deux pendant deux ans. Au programme, pour la dernière promotion : des cours d’hébreu, de turc, d’anglais, d’allemand, de coréen, de chinois ou de russe, mais aussi des ateliers d’e-réputation, de négociation de contrats et de droits étrangers, ou encore de fonctionnement de l’édition française.

"L’ETL est une école d’un genre particulier, à la fois séminaire, atelier, lieu de réflexion et de confrontation collégiale avec les textes", témoigne Sika Fakambi, une traductrice qui a suivi la formation. L’école n’a pas vocation à se développer davantage pour l’instant, mais elle veut "consolider sa méthode basée sur le partage, qui porte ses fruits", explique son directeur. Depuis sa création, ses anciens stagiaires ont déjà été récompensés par une dizaine de prix de traductions.

Un dispositif proposé dès 2009

Le fonds de formation professionnelle auquel certains auteurs cotisent depuis le 1er juillet 2012 est devenu effectif le 15 avril 2013. "Jusqu’alors, les auteurs constituaient la seule catégorie professionnelle en France dans laquelle chacun devait financer lui-même ses stages s’il ne bénéficiait pas du statut d’intermittent du spectacle", explique, dans une lettre à ses membres, le Conseil permanent des écrivains (CPE).

La réforme a été proposée dans un rapport de Serge Kancel et Gilles Butaud, de l’Inspection générale des affaires culturelles, remis en 2009 au ministre de la Culture de l’époque, Frédéric Mitterrand. Elle a ensuite été mise en œuvre par la loi de finances rectificative de décembre 2011. Depuis sa mise en application, chaque écrivain, traducteur, illustrateur, auteur jeunesse ou de bandes dessinées, affilié à l’Agessa ou à la Maison des artistes a le droit de demander son stage de formation continue, qu’il contribue à financer.

Trois types de ressources alimentent ce fonds : la part des artistes prélevée sur le montant de leurs revenus (0,35 %), celle de leurs diffuseurs (0,1 %) et une dotation volontaire des sociétés collectives d’auteurs. D’après le site de l’Afdas, chargée de la gestion des quelque 8,5 millions d’euros collectés chaque année, "40 % des sommes collectées sont attribuées au financement de formations dites transversales, et 60 % au financement de formations spécifiques".

En chiffres

8,5 millions d’euros : somme approximative collectée chaque année par le fonds de formation professionnelle alimenté depuis le 1er juillet 2012 par les artistes-auteurs. Compte tenu des apports successifs, 14 millions auraient été enregistré

0,35 % : part des revenus des auteurs prélevée pour alimenter le fonds de formation.

0,1 % : la contribution de leurs diffuseurs, calculée sur l’assiette des revenus distribués.

7 200 euros : plafond de droit à la formation dont chaque auteur ou artiste peut bénéficier chaque année.

Des formations gratuites locales

Ces derniers peuvent aussi se tourner vers les agences régionales du livre habilitées à la formation, dont certaines, comme en Paca, proposent plusieurs dizaines de formations pour auteurs, depuis des "Initiations à Facebook" jusqu’à "Prendre la parole en public". "Nous organisons des ateliers ou des journées professionnelles dans un esprit différent de l’Afdas, plus informel", explique Philippe Camand, chargé de la vie littéraire à l’Arald, l’agence de la région Rhône-Alpes-Auvergne, qui propose gratuitement des cours de logiciels pour les poètes ou des formations aux ateliers d’écriture. "60 % de nos inscrits n’ont pas le droit à l’Afdas", précise-t-il.

La Maison des auteurs d’Angoulême propose elle aussi depuis plusieurs années des formations juridiques, sociales ou techniques. "Ces rencontres sous forme de conférences ou d’interventions ont évolué au fil du temps sous la forme d’ateliers restreints permettant de répondre très précisément aux demandes des auteurs. Nous avons en effet noté une plus grande attente de réponses personnalisées", explique Pili Muñoz, directrice de la Maison des auteurs. "Les sujets les plus fréquemment abordés sont les débuts d’activité, le contrat d’édition, le statut fiscal, les prestations sociales", ajoute-t-elle, annonçant la mise en place cette année d’une journée de formation à l’attention des auteurs et illustrateurs BD présents pendant le Festival d’Angoulême.

Besoin de professionnalisation

Pour les principaux regroupements d’auteurs français, les besoins sont bien là. "Nos membres sont très demandeurs, mais leurs ressources ne leur permettent souvent pas de profiter de l’Afdas", déplore Isabelle Dubois, de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. "Les besoins des auteurs, dessinateurs ou traducteurs sont extrêmement variés, observe de son côté Emmanuel de Rengervé, délégué général du Snac. Nos adhérents sont demandeurs de formations, cela peut concerner la vente de leurs travaux, la négociation des contrats, Internet et son potentiel, ou des questions plus techniques comme apprendre à utiliser du matériel ou un logiciel."

Les formations dont les auteurs restent les plus friands sont les formations "transversales" et génératrices de revenus connexes : nouvelles techniques d’écriture, communication, animation de cours et d’ateliers d’écriture ou référencement Web, en particulier. "De manière générale, on note un besoin évident de professionnalisation émanant des auteurs. Etre auteur en 2017, c’est être de plus en plus professionnel, vouloir comprendre ses droits, évoluer dans sa carrière, échanger, s’informer, souligne Geoffroy Pelletier. Oui, les auteurs souhaitent renouveler leur activité professionnelle, comme il est possible de le faire dans n’importe quel autre métier, finalement."

Ces nouveaux outils mis à la disposition des écrivains concourent à effacer la distance qui peut les séparer, par exemple, de leurs éditeurs ou de leurs conseillers fiscaux. "Exit le temps où l’auteur n’était qu’une bonne poire incapable de lire son contrat correctement", lance l’un d’entre eux. De plus en plus, à la manière des éditeurs, des libraires ou des bibliothécaires, les auteurs veulent représenter une corporation, faisant valoir que la chaîne du livre n’existerait pas sans eux.

(1) Voir LH 1112, du 13.1.2017, p. 26.

Les agences régionales du livre se mobilisent

Les structures régionales du livre complètent le dispositif de formation des Afdas en contribuant à la professionnalisation des auteurs à faibles revenus.

"Nos formations concernent beaucoup les problématiques qui touchent les non ayant droit : multi-activité, retraite…" Philippe Camand, Arald - Photo ARALD

Parmi la vingtaine d’agences régionales du livre répertoriées en France par la Fédération interrégionale du livre et de la lecture (Fill), les plus importantes sont habilitées à dispenser des formations aux auteurs de leurs territoires respectifs. L’agence régionale du livre Paca, à Aix-en-Provence, fait même figure de référence en la matière. Elle a prévu de donner près d’une centaine de formations cette année. Parmi celles-ci, des sessions Photoshop pour les dessinateurs, ou encore trois jours dédiés à l’animation d’ateliers d’écriture, prévus au monastère de Saorge, dans les Alpes-Maritimes. "Au-delà des journées professionnelles ou des tables rondes, nous proposons une offre de formations sur le long terme, via des stages", explique la responsable des auteurs et de la vie littéraire, Claire Castan. Le succès est au rendez-vous : "Il est très rare qu’on n’arrive pas à les remplir", précise-t-elle.

Formations ouvertes à tous

Cette réussite s’explique par l’important vivier d’auteurs habitant la région : 680 sont référencés à compte d’éditeurs, d’après les chiffres transmis par l’agence. "Une autre de nos chances est que nous pouvons aller plus bas que les critères de prise en charge de l’Afdas, et ainsi accepter tous les auteurs, sans conditions de revenus, indique Claire Castan. Du coup, il y a une forte demande, les auteurs nous passent quasiment des commandes de formations."

Dans une autre capitale régionale importante, à Lyon, l’Arald s’ouvre de la même manière à tous les auteurs désireux de progresser et d’apprendre, quels que soient leurs niveaux de revenus. "Nous organisons par exemple des séances de trois jours, gratuites, sur le logiciel Reaper, pour travailler au rapport entre texte et voix. Il est bien évident que beaucoup de poètes qui viennent y participer n’ont pas les ressources nécessaires pour accéder aux formations de l’Afdas, explique le chargé de vie littéraire, Philippe Camand. Nos formations concernent donc beaucoup les problématiques qui touchent les non ayant droit : multi-activité, retraite…"

A des échelons moins importants, les besoins des auteurs se font tout autant ressentir, et les agences régionales du livre plus modestes, non habilitées à donner des formations, se démènent pour accompagner au mieux leurs auteurs. Certaines invitent des instances parisiennes pour des formations gratuites, comme Livre et lecture en Bretagne l’a fait, jeudi 19 janvier à Landerneau (Finistère), avec une journée organisée autour de l’édition jeunesse, en partenariat avec le Syndicat national de l’édition (SNE). "La formation ? Je la fais parfois moi-même en initiant des auteurs au numérique ou aux réseaux sociaux", confie une chargée de communication.

Géraldine Faivre, qui gère la vie littéraire au Centre régional du livre de Franche-Comté, croit aussi en cet accompagnement quotidien et personnalisé des auteurs. "A notre niveau, explique-t-elle, nous accompagnons personnellement nos auteurs dans leurs démarches juridiques, leurs questions autour de leurs rémunérations, ou des projets plus spécifiques. C’est de la professionnalisation au cas par cas !"


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