Forough, la fougue. À son enterrement, une foule se presse, ses amis poètes lui rendent hommage, mais son père, son ex-mari et son fils sont absents. Morte en 1967 à l'âge de 32 ans des suites d'un accident de voiture, Forough Farrokhzâd (connue sous son seul prénom) aura été une étoile aussi coruscante que fulgurante de la poésie persane. La poétesse dont paraissent deux recueils ce printemps, J'irai jusqu'au rivage du soleil (Gallimard) et Œuvres en prose (Les Belles Lettres), marque le monde des lettres iraniennes au sceau d'un lyrisme audacieux, doublé d'une vie jugée scandaleuse. D'où l'absence aux obsèques des proches susmentionnés... Forough, c'est la fougue des sentiments qui s'incarne dans une écriture à la fois limpide et sensuelle. L'âme chante l'amour, le corps en jouit, le cœur en saigne. La traduction des poèmes par Leili Anvar rend à merveille le rythme et les images. Héritière d'une tradition poétique où l'on célèbre l'ivresse des sens, Forough se veut une femme moderne. Elle fustige ses contemporaines dans une tribune contre la soumission intériorisée des femmes iraniennes. Forough est mariée à 16 ans, mère à 18, divorcée à 20. Elle s'émancipe à travers la poésie, mais aussi par le théâtre (en tant que comédienne), le cinéma (la poète réalisatrice est invitée au Festival du film de Pesaro en Italie), le voyage, en Europe. Et par les hommes... Mais ne pas trop projeter, ou prendre au pied de la lettre ses poèmes aux allures de confession. L'amant n'est-il pas l'excuse pour une flamme qui la consume au-delà d'un homme en particulier, « illusion incarnée » ? L'amoureuse brûle de cet Amour qui partage avec l'Absolu son grand A.
Il y a toutefois dans l'écriture de Forough Farrokhzâd une tension sous-jacente, à l'instar de la vénéneuse dialectique dans Les fleurs du mal du plaisir et de la culpabilité : « J'ai péché oui j'ai péché - jouissance inouïe / Dans des bras de feu, enflammés. » Comme le rappelle Sébastien Jallaud dans son excellente édition des textes en prose (un tel ouvrage n'existe pas en Iran), l'Iran où a grandi et a vécu l'autrice de l'insigne poème « Le péché » est celui de l'occidentalisation à marche forcée : le chah interdit le voile aux femmes et oblige les hommes à s'habiller à l'européenne. Si le père de Forough, quoique militaire rigide issu de la bourgeoisie, éduque ses filles comme ses fils et leur instille son amour de la poésie, il ne désapprouve pas moins l'attitude de cette cadette rebelle. Sous le frais vernis de la modernité, la société iranienne conserve l'empreinte du patriarcat traditionnel et de la religion. Il faut (re)lire d'urgence Forough. Si actuels sont ses vers à la lumière du mouvement Femme, vie, liberté. Actuels aussi parce qu'éternels dans leur beauté : « Je suis remplie de chants noirs / Je suis remplie de chants blancs / De milliers de rayons désirants / De milliers d'étincelles d'espoir. »
J'irai jusqu'au rivage du soleil. Poésie complète
Gallimard
Édition et traduction du persan par Leili Anvar
Tirage: NC
Prix: 11,40 € ; NC
ISBN: 9782073089755
Œuvres en prose
Les Belles lettres
Édition et traduction du persan par Sébastien Jallaud
Tirage: NC
Prix: 25,90 € ; 384 p.
ISBN: 9782251458618
