Entretien

Françoise Nyssen : culture pour tous

Françoise Nyssen, ministre de la Culture, au café Les Editeurs, à Paris. - Photo OLIVIER DION

Françoise Nyssen : culture pour tous

Six mois après son arrivée au ministère de la Culture, Françoise Nyssen explique à Livres Hebdo comment elle a abordé ses missions et évoque l’organisation d’un grand débat national sur la lecture en mars.

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Par Isabel Contreras, Fabrice Piault,
Créé le 17.11.2017 à 00h00,
Mis à jour le 17.11.2017 à 08h19

Au premier étage du café Les Editeurs, carrefour de l’Odéon, une photo la montre avec son père Hubert Nyssen. C’est là que Françoise Nyssen, ancienne présidente du directoire d’Actes Sud, ministre de la Culture depuis le 17 mai, explique à Livres Hebdo sa politique et ses projets au sein du gouvernement d’Edouard Philippe.

Françoise Nyssen - Nous ne pouvons pas réfléchir "en chambre" depuis Paris. Je suis donc allée à la rencontre des Français et me suis beaucoup nourrie de ces échanges. A chaque déplacement, je suis allée voir ce qui se passait dans les interstices, ne limitant pas mon rôle à celui de spectatrice. J’ai constaté une richesse incroyable de propositions. Il existe une activité culturelle intense à tous les niveaux et dans tous les domaines de la culture. Mais j’ai aussi pu constater que nos concitoyens restent nombreux à ne pas pouvoir accéder à cette offre : parce qu’ils vivent dans des zones blanches où il n’y a pas de proposition culturelle, parce qu’ils n’ont pas de moyens de mobilité, parce qu’ils font face à des barrières économiques, ou parce qu’ils ne se sentent pas autorisés à accéder à certains lieux ou manifestations. Cette notion d’"accès", qui est l’orientation générale du programme sur lequel le président de la République a été élu, est ma priorité. Dans le domaine culturel, le grand défi reste de garantir le réel accès de tous à l’offre, dans sa richesse et sa diversité, ainsi qu’à la pratique. Pour y répondre, je souhaite déployer une politique culturelle de proximité, qui s’appuie notamment sur l’école et la transmission artistique et culturelle ; sur la mise en valeur du patrimoine ; sur le développement des services publics culturels de proximité. Ces politiques se nourrissent les unes des autres. L’important est d’agir en responsabilité, en prenant en compte ce qui a déjà été fait.

"Notre ambition est de faire des bibliothèques des "maisons de services publics culturels". Le public exprime de plus en plus ce besoin de cohésion dans un monde qui, par ailleurs, se dématérialise." - Photo OLIVIER DION

L’appétit pour le livre est fort et très présent chez nos concitoyens. Des librairies continuent de se créer. Et si certaines chaînes de librairies ont disparu, c’est notamment à cause du renouvellement des générations et du départ des actionnaires principaux. Le rapport à la lecture suscite toujours autant d’enthousiasme quand le livre est mis entre les mains des enfants, quand le lieu pour y accéder existe. Nous souhaitons donc agir pour renforcer l’accessibilité des bibliothèques en accompagnant les collectivités territoriales dans l’adaptation de leurs horaires d’ouverture aux rythmes de vie - et notamment de travail - des citoyens. Nous souhaitons aussi développer la pratique de la lecture à l’école, en concertation avec l’Education nationale. Dans ces deux domaines, le livre est au centre du propos.

"La politique européenne est au cœur du travail que nous menons pour défendre le modèle culturel français." - Photo OLIVIER DION

La première mission d’Erik Orsenna consiste en effet à se rendre sur le terrain pour évaluer les besoins des bibliothèques. En France, les bibliothèques ouvrent moins longtemps que dans les autres pays européens, 40 heures en moyenne dans les grandes villes contre plus de 80 heures dans d’autres villes européennes comme Amsterdam ou Copenhague. A Paris, on a constaté qu’il n’y avait que 5 bibliothèques ouvertes le dimanche ! Beaucoup d’étudiants ne savent pas où aller étudier, et sont demandeurs d’une ouverture élargie.

L’agenda du livre

Outre la Nuit de la lecture, qui se tiendra le 20 janvier prochain, la ministre de la Culture a confirmé le maintien de Partir en livre, manifestation nationale dédiée à la jeunesse. Interrogée en parallèle sur le nouveau prix de la Traduction, annoncé par le président Emmanuel Macron à la dernière Foire internationale du livre de Francfort, la ministre a assuré que les modalités étaient en cours d’étude.

Mais il ne s’agit pas uniquement d’ouvrir plus, il s’agit aussi d’ouvrir mieux. Il faut que ces établissements ne soient pas de simples lieux de prêt ou de consultation, mais deviennent de plus en plus des lieux de vie, de lien, de rencontre, qui croisent différents services publics : notre ambition est d’en faire des "maisons de services publics culturels". Le public exprime de plus en plus ce besoin de cohésion dans un monde qui, par ailleurs, se dématérialise. Erik Orsenna a identifié le besoin des bibliothécaires d’être reconnus dans leur travail mais aussi d’être accompagnés dans cette évolution de leurs missions. L’envie est là, les professionnels souhaitent avancer. L’Etat sera là pour les accompagner. Cette première phase de diagnostic et de mobilisation conduite par Erik Orsenna s’achèvera le 15 décembre. Nous organiserons ensuite en mars un grand débat national sur la lecture. Et nous accompagnerons en 2018 les premières transformations : l’objectif est d’avoir au moins deux bibliothèques ouvertes le dimanche par département à la fin 2018.

Nous souhaitons faire de la pratique artistique et de la lecture une réalité hebdomadaire pour tous les élèves, avec des heures dédiées, dès la maternelle et tout au long de la scolarité. Nous avons augmenté significativement les moyens dédiés à l’éducation artistique et culturelle pour l’an prochain.

Pour ce qui est de la lecture, les budgets alloués aux contrats territoire-lecture ont été accrus pour 2018. Et le travail en cours sur les bibliothèques intègre un volet sur l’accueil des scolaires, mon souhait étant que les élèves puissent avoir des sorties régulières dans leur bibliothèque locale à horizon 2022. Pour ce qui est de la pratique artistique, nous allons commencer de façon très concrète par les chorales : il y en a une dans un établissement sur quatre environ aujourd’hui, nous allons soutenir leur développement. Pour développer la pratique artistique toujours, nous allons aussi développer les jumelages entre établissements scolaires et établissements culturels pour favoriser les sorties, les activités, et l’intervention de professionnels et d’artistes à l’école. Dans l’immédiat, nous allons commencer par nous appuyer sur les conservatoires, qui sont nombreux sur le territoire : leurs moyens sont renforcés dès l’an prochain, de 3 millions d’euros.

C’est une question de choix et de priorités. Le budget de la culture a été préservé et conforté pour 2018. Notre société a besoin de cela. Nombreux sont ceux qui se sentent exclus, aujourd’hui, et qui ont besoin d’être considérés, accompagnés, ramenés dans le jeu. La culture doit contribuer à l’émancipation de chacun, et à une plus grande cohésion sociale. C’est une préoccupation prioritaire pour les collectivités territoriales, qui portent des politiques culturelles essentielles et sont des partenaires privilégiés du ministère. Je suis engagée en dialogue permanent avec elles depuis mon arrivée pour avancer et renforcer encore notre coopération.

Toutes les mesures ne peuvent que soutenir une politique générale, l’écosystème est fondamental. La librairie a un rôle majeur et capital. Elle peut participer à la revitalisation des centres-villes, comme le soulignait le rapport du sénateur Yves Dauge. Il y a aussi un travail de pédagogie important à conduire auprès des citoyens, et notamment des jeunes. Nous pouvons commander un livre chez notre libraire, mais aussi le trouver en ligne sur son site pour ceux qui en ont un : beaucoup de lecteurs l’ignorent. Notre budget a été conforté notamment pour accompagner ce type d’actions.

Ce gouvernement est très proactif sur ce dossier, au niveau national comme au niveau européen. En France, nous venons de faire entrer en vigueur les taxes dites "YouTube" et "Netflix", qui soumettent les plateformes de vidéo en ligne aux mêmes obligations que les acteurs traditionnels. Au niveau européen, j’ai participé en mai à la négociation d’un texte qui doit encore être voté au Parlement et qui permettrait d’appliquer aux plateformes et aux télévisions qui diffusent en France les règles françaises d’obligation de financement de la création, même si elles sont établies à l’étranger. Et je rappelle que le gouvernement, par la voix de mes collègues Gérald Darmanin et Bruno Le Maire, plaide pour une fiscalité européenne sur le chiffre d’affaires des grands acteurs du Net. L’objectif est de faire entrer progressivement ces nouveaux acteurs dans notre modèle.

Les artistes-auteurs verront leur pouvoir d’achat préservé : nous avons trouvé une solution pour compenser la hausse de la CSG. La situation de ces professionnels posait en effet un problème particulier, dans le cadre de la réforme générale de la protection sociale, mais je me suis immédiatement saisie de la question pour qu’une solution soit trouvée et notre engagement sera donc tenu.

La politique européenne est au cœur du travail que nous menons pour défendre le modèle culturel français. Et nous sommes par ailleurs convaincus, avec le président de la République, que l’Europe se refondera par la culture. J’ai pris l’initiative d’organiser une réunion avec les ministres de la Culture européens à l’occasion de la Foire du livre de Francfort, et j’ai mis plusieurs propositions sur la table à cette occasion, dont celle de travailler sur un Erasmus des artistes et des professionnels de la culture et de décliner au niveau européen le Pass culture que nous allons mettre en place en France pour les jeunes. L’Europe est notre nouvelle frontière.

La vie est une continuité. Parler de l’avant et de l’après n’est pas une façon de raisonner. Je me sens en responsabilité dans ce ministère où je travaille avec détermination et passion. J’ai aussi animé des manifestations culturelles, des expositions, des spectacles, des lectures publiques tout au long de ma vie. J’ai accompagné des librairies, je me suis déplacée dans les territoires pour parler de littérature. Toutes ces expériences ont contribué à nourrir une réflexion à 360 degrés. Elles m’ont permis de connaître de l’intérieur les questionnements et les besoins du monde culturel, et de connaître depuis le terrain les besoins de nos concitoyens. C’est plutôt un atout pour l’écosystème du livre.


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