Les mélodies du malheur. Dans le film Meurtre mystérieux à Manhattan, à la sortie d'un opéra, Larry Lipton (Woody Allen) s'excuse auprès de son épouse Carol (Diane Keaton) : « Je ne peux pas écouter trop de Wagner, ça me donne envie d'envahir la Pologne. » Derrière l'humour, cette réplique culte trouve sa justification dans l'excellent travail d'Isabelle Mity. C'est en effet peut-être parce qu'il a trop écouté de Wagner depuis ses 12 ans qu'Adolf Hitler a fini par conquérir son voisin par la force. « Aucun homme politique n'a jamais fusionné musique et politique comme Hitler le fit. » L'historienne le montre avec brio dans Les maîtres chanteurs du IIIe Reich. Mais cette fusion quasi mystique entre l'orage de Bayreuth et le tonnerre nazi ne se limite pas à la Tétralogie. Aux chevauchées des Walkyries, le Führer préférait en vérité les opérettes et les soubrettes, mais il resta fidèle, malgré l'ennui, à cette vague qui avait secoué sa jeunesse et son esprit. Par cet attachement, il crut accomplir son destin à l'image de ces opéras grandioses, abolissant la frontière entre art et politique.
L'ouvrage, alerte et très documenté, ne se contente pas de cette relation fanatique. Isabelle Mity explique comment la musique, sous toutes ses formes, a irrigué la machinerie nazie jusque dans les camps de la mort, sous la baguette de Joseph Goebbels, le maître de la propagande. On le retrouve à chaque page, derrière chaque orchestre, chaque spectacle, chaque épuration, chaque harangue en faveur d'une partition résolument nazie, ton sur Teutons. Comme il le fit pour l'art moderne, le régime s'en est pris à la « musique dégénérée », entendez celle des -compositeurs juifs, « en radicale contradiction », pour le pouvoir, avec le répertoire allemand.
Par ailleurs, on constate la complicité du monde musical outre-Rhin dans cette funeste fanfare : les compositeurs comme Carl Orff avec ses Carmina Burana, les grands chefs tels -Furtwängler ou Karajan, les cantatrices comme Elisabeth Schwarzkopf, et tous ceux qui accompagnèrent la marche au pas de l'oie. Puis les maîtres chanteurs ont déchanté, car la musique résiste à l'instrumentation politique. On avait beau chasser tous les Juifs du monde musical, la force de la mélodie demeurait, même au cœur de la douleur, à Auschwitz, ultime souffle d'une humanité que le régime voulait réduire en cendres. Malgré tous les efforts des nazis, les airs de Mahler, Mendelssohn, Offenbach n'ont pas disparu. Et alors qu'est proclamée la « guerre totale » en 1943, Coco Schumann joue du jazz, une musique détestée par Hitler mais appréciée du public. C'est pourquoi Goebbels tente de nazifier le jazz en créant Charlie and His Orchestra, en anglais mais sur des textes IIIe Reich. Le guitariste de la formation est déporté à Auschwitz où il sera chargé de divertir ses bourreaux, comme Anita Lasker-Wallfisch, -violoncelliste de l'orchestre de femmes d'Auschwitz. Après son ouvrage remarqué Les actrices du IIIe Reich (Perrin, 2022), Isabelle Mity ouvre un nouveau chapitre de la vie culturelle sous le nazisme.
Les maîtres chanteurs du IIIe Reich. Musiques et musiciens sous le nazisme
Perrin
Tirage: 2 400 ex.
Prix: 24 € ; 336 p.
ISBN: 9782262104177
