À l'aveugle. « Ce n'est pas moi qui me suis tourné vers la cécité, c'est elle qui est venue à moi. » Pourtant Michel Terestchenko n'est pas aveugle. La perte de vue lui est apparue essentielle après la lecture du journal de John Hull, Vers la nuit (Éditions du sous-sol, 2017). Évidemment, comme professeur de théologie, John Hull avait aussi une approche mystique de la perte de vue, en écho à Simone Weil évoquant la cécité morale et spirituelle, « celle qui nous empêche de percevoir la lumière du mystère qui nous entoure », mais son texte va bien au-delà de ce seul aspect. Dans son essai Voir le monde autrement, Michel Terestchenko a voulu prolonger cette compréhension de la cécité en s'appuyant sur les aveugles eux-mêmes, sur leurs témoignages, à travers des rencontres toujours fructueuses, souvent émouvantes, et de nombreuses lectures, comme celles du résistant Jacques Lusseyran, de l'écrivain égyptien Taha Hussein ou de l'historien Jacques Semelin, et en distinguant la cécité congénitale de la cécité tardive.
John Hull se définissait comme « quelqu'un qui voit de tout son corps » pour pallier la notion de manque. Sentir par la peau, comme disait Diderot dans sa fameuse Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749). À la même époque, le Britannique John Locke se demandait si un aveugle recouvrant la vue saurait distinguer des formes qu'il n'avait connues que par le toucher. C'est là qu'intervient la berlue compensatrice dénoncée par Michel Terestchenko : « Les aveugles n'ont pas des sens auditif, tactile et olfactif supérieurs à ceux des voyants. » Ils les utilisent plus largement. Avec cette enquête rythmée par des « moments philosophiques » pour montrer que la cécité ne concerne pas que les aveugles ou les situations de handicap, ce spécialiste de philosophie morale et politique prolonge son travail sur la banalité du mal et du bien exposé dans Un si fragile vernis d'humanité (La Découverte, 2005).
À travers tous les témoignages, on perçoit une forme d'agacement, à la fois sur la compassion et sur l'absence de mesures concrètes pour améliorer la vie des deux millions de personnes atteintes de troubles de la vision en France. C'est peut-être ainsi qu'il faut comprendre la phrase de l'avocate Brigitte Kuthy Salvi : « Je conçois que la vue puisse être l'essentiel pour d'autres. Pour moi, elle est un désir profond, un regret fréquent, mais je ne suis pas prête à payer n'importe quel prix pour elle. » Évidemment, tous les aveugles aimeraient voir ou revoir, car « la cécité, ce n'est pas l'obscurité, c'est la solitude » disait Borges. On pourrait même aller plus loin en creusant le symbolisme de l'aveugle depuis Homère. Ne plus voir, c'est moins être infirme qu'étranger. Voilà pourquoi ce livre porte aussi un regard politique sur notre cécité, bien réelle, face aux événements, à la tyrannie galopante, aux droits qui s'effacent, devant notre propre obsolescence ou notre docte ignorance. On constate ainsi combien les voyants avancent à l'aveugle. Voir le monde autrement cherche à éclairer. Lisez Terestchenko, vous y verrez mieux !
Voir le monde autrement. La cécité expliquée aux voyants ou à ceux qui se croient tels
La Découverte
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 22 € ; 336 p.
ISBN: 9782348092916
