Roman/France 14 août Laurent Binet

La soi-disant mondialisation est un vaste marché planétaire. Pour ce qui est de l'économie, avouons-le, cela a quand même un peu profité aux anciennes nations dominées, dont les ressources étaient, du temps des colonies, carrément pillées. Au plan culturel, d'aucuns ont beau rêver d'un joyeux village global où les cultures dialogueraient en paix, l'entente n'est pas toujours au rendez-vous. Et force est de constater que l'Europe a largement imposé ses standards : de l'heure qui se règle sur le méridien de Greenwich aux siècles qui se calculent à partir du comput chrétien - la naissance du Nazaréen comme point zéro du calendrier - en passant par la médecine allopathique héritée d'Hippocrate ou une vision scientifique selon les principes de Descartes et de Newton... L'universalisme est une belle idée occidentale.

En voulant se rendre aux Indes via l'Atlantique - puisque la Terre est ronde -, Christophe Colomb découvre l'Amérique. Quelque cinq cents ans plus tard, les Etats-Unis d'Amérique sont la première puissance du globe, essaimant leurs valeurs aux quatre coins du monde... Et si le Génois au service des Rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, n'avait pas foulé le sol américain, si à l'inverse l'Inca avait mis les voiles pour l'Europe et avait visité les territoires de leur petit-fils Charles Quint... L'hypothèse est posée et développée en fiction dans Civilizations (sic) de Laurent Binet. Le « z » dans le titre n'est pas une coquille, c'est un clin d'œil au jeu vidéo anglo-saxon du même nom et orthographié à l'anglaise, de la famille des jeux de société « 4X » (eXplore, eXpand, eXploit, eXterminate) dont le but est d'explorer, de s'étendre, d'exploiter et d'exterminer.

Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, certes. L'auteur de HHhH reprend les dés pipés dès le départ : comment les Indiens auraient-ils pu résister sans chevaux, sans anticorps, sans fer ? Aussi se livre-t-il à un jeu de stratégie pour déjouer les déterminismes géopolitiques de Clio. Histoire de remettre du jeu dans l'implacable mécanique de conquête mise en place par les premiers conquistadors et poursuivie par McDonald's. La mondialisation - celle-ci, en tout cas - n'aura pas lieu, nous dit Binet, qui inverse le cours des choses. Dans cet enchaînement de péripéties qui a précipité la chute de l'empire d'Atahualpa, le dernier Inca, il faut remonter plus loin que 1492. L'auteur de l'uchronie condamne Colomb à une fin indigente à Cuba, à deux pas du continent, et fait débarquer sur cette grande île, un demi-siècle plus tôt, vers l'an mil, Freydis la fille d'Erik le Rouge.

C'est ainsi que sont introduits le cheval et le fer chez des tribus caraïbes, qui vont entrer en contact avec Atahualpa. A la suite d'un conflit l'opposant à son frère, le prince andin s'exile avec son armée à Cuba avant de lever l'ancre pour l'Europe. De Cuzco à la bataille de Lépante, Laurent Binet nous offre à travers les yeux du « Persan » Atahualpa des dioramas éblouissants d'ironie postmoderne. Misère du peuple, guerres de religions, humanisme mal en point... après un polar sémiologique, La septième fonction du langage (Grasset, 2015), l'auteur pastiche le style de la saga, des annales, du journal de bord. Il s'amuse et nous avec lui. L'Histoire devient alors un rêve donquichottesque d'histoires, l'écheveau même de fictions. En littérature, jamais de game over, mais start again, « recommencez » : on efface, on rejoue et on gagne un roman entraînant.

Laurent Binet
Civilizations
Grasset
Tirage: NC
Prix: 20,90 euros ; 336 p.
ISBN: 9782246813095





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