Affaires médiévales. Comment passer d'un travail de recherches à un livre grand public ? Hélène Demichelis nous fournit un bel exemple avec ce récit racé. Sa thèse, soutenue en 2017 à l'université Aix-Marseille, portait sur « le scandale au xive et xve siècles d'après les chroniques contemporaines en latin et en français ». L'historienne examinait ce thème en puisant dans ces textes où sont rapportés les faits et surtout les méfaits, réels ou supposés, des rois, de leurs épouses et des courtisans. Pour cet ouvrage, Scandale au Moyen Âge, elle a retiré l'argumentation destinée à ses pairs pour ne garder que quelques épisodes savamment choisis et très éloquents, situés entre 1325 et 1407, du dernier des Capétiens Charles IV à Louis d'Orléans, dont l'assassinat amorça la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.
Le personnage qui surnage dans cette mer de sang, de stupre et de sanie, c'est Charles II, roi de Navarre. Soutenu par les Normands, il fait trucider Charles de la Cerda, connétable de Jean II le Bon, qui ne l'était pas tant ça. Pour se venger, ce dernier surgit au château de Rouen où il règle ses comptes avec ceux qu'il considère comme des conspirateurs. C'est un carnage. Après la bataille de Poitiers (1356), les Anglais font prisonnier Jean II et exigent une rançon exorbitante. Charles de Navarre, opposé aux Valois, s'insurge : ce roi coûte vraiment trop cher ! Par la suite, il s'adresse aux bourgeois parisiens pour les dresser contre l'État, puis entre au palais de la Cité pour faire décapiter deux maréchaux devant le nouveau dauphin. Par la suite, deux proches révèlent ses méfaits et les aveux sont rendus publics. Empoisonnements, meurtres, trahisons, complots lui valent le surnom de Charles le Mauvais. Charles VI, le roi fou, apprend la mort dans d'atroces souffrances de cet ennemi. Emmailloté dans des draps imprégnés d'eau-de-vie pour augmenter sa chaleur corporelle, un serviteur aurait approché d'un peu trop près une chandelle... C'est du moins ce que racontent les chroniques exhumées par Hélène Demichelis.
L'historienne déroule son récit sans effet, avec la précision d'un médecin légiste, sans écarter les détails sordides. Elle fait l'autopsie d'une France qui change durant la guerre de Cent Ans. Et l'élément marqueur, c'est bien le scandale. Étymologiquement, le scandale, c'est le piège. Celui dans lequel on est tombé. Pour les chroniqueurs de la fin du Moyen Âge, cette chute est identifiée au péché, à l'acte violent ou tyrannique qui rompt un équilibre voulu par Dieu, le roi ou la société. Leur rôle consiste donc à édifier ceux qui vont lire et croire ces discours émotionnels au parfum méphitique. En donnant un cadre au scandale, en le matérialisant à travers des récits et des anecdotes, les auteurs de ces « historiettes » révèlent un pan de la sensibilité d'alors. C'est comme cela qu'émerge une opinion publique. Et c'est bien ce qui remonte de cet État en mutation. Entre une fiscalité de la guerre contestée, les famines et la peste, le scandale traduit un moment de bouleversement des valeurs spirituelles et morales. Aussi puissant qu'un roman historique dont on a d'ailleurs constaté le retour en librairie, voici un récit marquant d'une historienne prometteuse.
Scandale au Moyen Âge
Actes Sud
Tirage: 2 600 ex.
Prix: 14 € ; 112 p.
ISBN: 9782330224301
