Entretien

Hugues Jallon : « Le roman va retrouver sa juste place »

Hugues Jallon - Photo OLIVIER DION

Hugues Jallon : « Le roman va retrouver sa juste place »

Le P-DG du Seuil tire un premier bilan de son action depuis deux ans et de l'intégration de sa maison au groupe Média Participations. Il dévoile sa stratégie dans la fiction, qu'il s'attend à voir s'élargir à « d'autres formes d'écriture », et justifie sa décision d'assurer lui-même la direction générale de Points. _ par

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Créé le 17.01.2020 à 00h00,
Mis à jour le 16.01.2020 à 20h13

Livres Hebdo : Que vous inspire l'affaire Matzneff ?

Hugues Jallon : Je ne pensais pas que MeToo arriverait dans l'édition par ce biais-là. Au-delà de l'événement éditorial et judiciaire, la publication du livre de Vanessa Springora met en lumière les mœurs d'un certain milieu littéraire, certains réflexes d'autoprotection et habitudes d'entre soi. C'est peut-être l'occasion de réfléchir à des changements. Pourquoi ne pas imaginer que les délibérations d'un grand prix littéraire comme le Renaudot, par exemple, deviennent publiques, dans un théâtre ou radiodiffusées. Ce serait plus qu'un signal fort adressé à un lectorat en demande de plus de transparence.

Hugues Jallon : « Je souhaite que se développent des coopérations entre les maisons du groupe Seuil et les autres maisons du groupe Média-Participations ». - Photo OLIVIER DION

En avril, cela fera deux ans que vous occupez le poste de P-DG du Seuil. Quel bilan en tirez-vous ?

H. J. : La première leçon, c'est que j'y suis très heureux. C'est une maison d'édition magnifique dont l'histoire et le catalogue me parlent intimement. Le Seuil n'est pas seulement une institution du paysage éditorial, il est aussi et surtout « l'enfant turbulent » des lettres françaises, et il doit le rester. Le Seuil porte la marque des engagements intellectuels, littéraires, politiques de ses auteurs. C'est un esprit auquel nous restons fidèles par-dessus tout.

En littérature, vous trouvez que cet esprit est toujours là ?

H. J. : J'ai découvert en revenant [après quatre ans comme P-DG de La Découverte, NDLR] qu'un vrai rajeunissement des auteurs de la maison avait été engagé, avec de grands succès de vente - je pense à Edouard Louis, David Lopez, Kaouther Adimi, Vincent Message, Chloé Delaume, pour ne citer qu'eux. Nous sommes pleinement inscrits dans le champ de la littérature la plus actuelle.

Cela suffit-il à constituer une identité ?

H. J. : L'identité du Seuil, c'est l'effervescence, un état de tension positive. Il faut se souvenir que les Editions du Seuil, dans leurs premières grandes années, ce sont des chrétiens humanistes qui côtoient des maoïstes qui côtoient des lacaniens qui côtoient des représentants de la Nouvelle Critique, etc. Je peux imaginer que les échanges étaient rudes ! Nous conservons, je crois, cette capacité à faire vivre un véritable pluralisme de pensée et d'écriture. Le Seuil, c'est un état d'esprit, qui doit nous conduire à être « là où ça se passe ».

En termes de prix littéraires, après une rentrée mitigée pour la marque Seuil, quelle politique comptez-vous mener ?

H. J. : D'abord, je rappelle que notre filiale L'Olivier a tout de même décroché le prix Goncourt en 2019 ! J'en suis très heureux, et avec moi toute la maison, pour Jean-Paul Dubois et pour Olivier Cohen, un an après le Goncourt des lycéens attribué à Frères d'âmes, de David Diop, au Seuil. Et n'oublions pas le prix Femina étranger pour Ordesa, le livre de Manuel Vilas au Sous-Sol, et le Medicis Essai pour J'ai oublié, de Bulle Ogier et Anne Diatkine, au Seuil. Dans le domaine de la fiction, nous avons engagé deux axes principaux de réflexion et de développement. D'abord, la fiction populaire. A mon arrivée, j'ai recruté Bénédicte Lombardo qui est en charge de développer un secteur spécifiquement dédié à la fiction populaire, à des ouvrages susceptibles de se vendre en dehors des prix, avec l'appui des libraires, dont Le Seuil demeure un soutien majeur, et avec une politique marketing mûrement réfléchie. C'est une tradition qui a de longue date existé au Seuil, et qui doit retrouver toute sa place dans notre catalogue. L'année 2020 va vraiment voir le déploiement de ce secteur avec une quinzaine de titres. Le premier, Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens, est paru début janvier, précédé de son immense succès aux Etats-Unis.

Et le second axe ?

H. J. : C'est une réflexion sur la fiction littéraire, qu'accueillent historiquement les collections « Cadre Rouge » et « Fiction & Cie ». C'est une réflexion stratégique passionnante, à la fois intellectuelle, éditoriale et commerciale. Aujourd'hui, tout le monde le dit, les séries télévisées deviennent les concurrentes directes des romans que nous publions. Ma conviction est que cette nouvelle donne va conduire à rééquilibrer un espace littéraire où le roman canonique occupe une place absolument hégémonique depuis plusieurs décennies. Je ne dis pas que le roman va disparaître comme forme dominante de la fiction, mais qu'il va reprendre sa juste place par rapport à d'autres formes et expériences d'écriture : l'autofiction, l'enquête, le récit, le manifeste, etc. Ces formes littéraires vont, à mon avis, gagner en importance. A nous de les défendre dans la presse, en librairie et auprès des jurys. Qu'on y songe, les livres d'Edouard Louis ne sont pas des romans à proprement parler. Le livre de David Lopez, Fief, était un ouvrage presque sans intrigue, très loin du page-turner à l'anglo-saxonne. Le succès de Jean-Claude Grumberg et de son conte, La plus précieuse des marchandises, est un signe qui va dans le même sens.

Quel travail menez-vous sur le polar ?

H. J. : Le roman policier fait partie du périmètre de Bénédicte Lombardo et de Gwenaëlle Denoyers, qui est en charge de « Cadre Noir ». Tout est là pour que nous maintenions nos positions dans un domaine qui a apporté de grands succès à la maison. Gwenaëlle réfléchit aussi à des projets avec Seuil Jeunesse. D'une manière générale, je souhaite que se développent des coopérations entre les maisons du groupe Seuil et les autres maisons du groupe Média-Participations, notamment dans le domaine de la bande dessinée, dont je reste un grand lecteur. De longue date, je travaille avec mes camarades de La Revue Dessinée sur des bandes dessinées d'enquête. Nous venons de publier Benalla et moi, d'Ariane Chemin, François Krug et Julien Solé. D'autres projets sont en cours avec Dargaud et Dupuis.

Vous aviez reporté un livre de Cesare Battisti en avril dernier. Qu'avez-vous décidé à ce sujet ?

H. J. : Le livre de Cesare Battisti paraîtra au printemps.

Quels sont vos projets en sciences humaines ?

H. J. : J'avais pris la direction du secteur des documents à mon arrivée. J'ai recruté Mireille Paolini à plein temps au sein de la maison puis Julie Clarini est arrivée à l'automne pour renforcer le secteur de la non-fiction. Les sciences humaines et les documents sont désormais regroupés dans un grand département de non-fiction sous la responsabilité de Séverine Nikel. Nous avons connu une année exceptionnelle dans ce secteur de la non-fiction, qui explique, en plus du Goncourt de Jean-Paul Dubois, la croissance de 10 % de notre chiffre d'affaires. Capital et idéologie, de Thomas Piketty, L'Archipel français, de Jérôme Fourquet, Mémoires vives, d'Edward Snowden, La Fabrique du crétin digital, de Michel Desmurget, Comment j'ai arrêté de manger les animaux, de Hugo Clément, Des Hommes justes, d'Ivan Jablonka, De Gaulle, de Julian Jackson : la liste est longue de nos succès de cette année. Et dire que quand j'ai commencé dans l'édition, on ne parlait que de la crise et de la mort programmée de l'édition de sciences humaines !

Comment interprétez-vous cette évolution ?

H. J. : Il y a un vrai besoin de compréhension et de critique du monde tel qu'il est. Mes collègues et amis éditeurs, mais également les auteurs quand ils vont en librairie, le constatent : le public des sciences humaines et des documents s'est considérablement rajeuni. C'est une très bonne nouvelle pour le Seuil comme pour la vie intellectuelle de notre pays.

Comment faire pour relancer Points, dont vous fêtez les 50 ans ?

H. J. : Points a été confronté à une crise de croissance dans un contexte d'hyperconcentration des acteurs du poche (trois acteurs contrôlent près de 60 % de parts de marché à parts égales, et Points en détient 8 %), de création de collections de semi-poches chez de nombreux éditeurs et de surenchère des à-valoirs. Points doit aujourd'hui inventer son propre modèle d'affaires et ne pas chercher à s'aligner sur celui des acteurs dominants du poche. Nous avons des projets de collections, des chantiers qu'Adrien Bosc a mis en place et que nous allons conduire dès cette année. Je souhaite aussi que Points se rapproche du Seuil et tisse des relations plus fortes non seulement avec les maisons du groupe Seuil (L'Olivier, Métailié), mais aussi les maisons du groupe Média-Participations (La Martinière, Anne Carrière). C'est le sens de ma décision de prendre la direction générale de Points.

Dans cette configuration, que devient Adrien Bosc, qui occupait ce poste ?

H. J. : Adrien a toute sa place au Seuil. Il y reste directeur de l'édition et directeur du Sous-sol. Il a engagé d'ambitieux projets pour la maison qu'il a créée et pour le Seuil.

Nathalie Zberro, qui vient de revenir à L'Olivier, a-t-elle vocation à succéder à Olivier Cohen, et à quelle échéance ?

H. J. : C'est Olivier qui décidera, mais le recrutement de Nathalie, une ancienne de L'Olivier, est une manière d'assurer la pérennité de cette magnifique maison.

Que reste-t-il de Don Quichotte dont la fondatrice, Stéphanie Chevrier, vous a remplacé à La Découverte ?

H. J. : Don Quichotte est devenu une collection engagée dans le secteur des documents, qui publie trois titres par an.

L'intégration dans Média-Participations ne s'est pas faite sans heurts...

H. J. : Un rachat est rarement un mariage d'amour. En plus du déménagement dans de nouveaux locaux, il y a un an, il a fallu intégrer de nouvelles procédures et, surtout, faire dialoguer des cultures éditoriales, entrepreneuriales et sociales différentes. Cela ne va pas sans frottements. Mais le plus iLportant est que notre nouvel actionnaire est un éditeur, et pas un acteur industriel ou financier. Nous faisons le même métier. Le succès du livre inclassable de Jean-Claude Grumberg, paru dans la collection de Maurice Olender « La librairie du XXIe siècle », a contribué à notre bonne intégration au groupe. Cet ouvrage paru avec un premier tirage de 2 000 exemplaires pour finir à 80 000, a offert un bel exemple du modèle d'affaires singulier de la littérature générale : beaucoup de surprises, beaucoup de déceptions et des succès très inattendus.

Dans quel état d'esprit travaillez-vous avec les dirigeants de Média-Participations ?

H. J. : Le dialogue est franc et constructif sur des sujets d'organisation, sur les performances de certains secteurs - la littérature étrangère, par exemple, dont on sait que c'est un secteur difficile mais auquel il n'est pas question de renoncer. Nous avons abordé les sujets sans dogmatisme de part et d'autre. Au départ, par exemple, j'étais sceptique à l'idée que Mediatoon se charge de nos cessions audiovisuelles. Claude de Saint-Vincent m'a convaincu que c'était aujourd'hui la meilleure solution. À l'inverse, la reprise du Seuil a permis à la maison de reconstituer un service commercial dédié, dirigé par Pierre Hild. Et, avec l'arrivée de Maria Vlachou, venue des Puf, à la tête des cessions étrangères, l'équipe est en place, engagée et combative.

Quels sont vos autres chantiers ?

H. J. : Le groupe Média Participations a vocation à reprendre notre diffusion-distribution, aujourd'hui assurée par Interforum. C'est une perspective à la fois rassurante et stimulante pour nos équipes. W


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