Au début des années 2000, la première apparition des ebooks (c'est-à-dire des livres électroniques lus sur ce qui deviendra une liseuse) avait soulevé un débat : est-ce qu’un livre peut exister sur un support qui n’est pas du papier ? L’écran sera-t-il la fin du livre papier ? Depuis, on a rassemblé des éléments de réponse. Le papier reste dominant dans l’accès au livre. La lecture sur écran est forte mais n’a pas fait diminuer le livre papier. L’enquête CNL sur les Français et la lecture de 2025 montre que seuls 1 % des 15 ans et plus ont lu exclusivement en format numérique un total d’au moins cinq livres.
La représentation du livre en jeu
La polémique autour de Thélyson Orélien vient reposer la question de la définition du livre sous un autre angle. Plus précisément, c’est la représentation sociale du livre qui se trouve percutée par l’émergence d’une œuvre détachée de son auteur. Bien sûr la figure de l’auteur n’est pas indispensable à la production de livres. L’édition scientifique, la littérature populaire, les livres pratiques et bien d’autres pans de l’édition ne lient pas le livre à un auteur dûment identifié et valorisé comme tel.
La question de l’auteur ne se pose donc pas dans les mêmes termes pour la littérature et plus largement la fiction que pour les autres secteurs de l’édition. L’IA pourra générer des livres de non-fiction sans auteur et cela ne posera pas la question de la figure de l’écrivain. Cela soulèvera néanmoins d’autres questions sur la responsabilité à l’égard du contenu du livre ou sur les sources utilisées.
La figure de l’écrivain
La littérature au sens large (jusqu’à la bande dessinée) associe fortement un livre à son auteur. Et il faut comprendre pourquoi. L’auteur incarne une perception sensible et singulière du monde. Par rapport au lecteur, il a ce pouvoir de communiquer l’indicible, l’imperceptible mais aussi l’ordinaire, l’épouvantable, l’improbable, le magique, le poétique et tout ce que nous, lecteurs, ne saurions exprimer. Il sait coucher sur le papier notre rapport sensible au monde. Il fait profession (pas si souvent que ça) de son être singulier et de ses émotions.
En outre, l’auteur de roman met en scène des émotions et plus largement une biographie. Il donne au lecteur un support pour envisager sa vie comme un récit, pour lui proposer des expériences indirectes par rapport auxquelles il pourra construire ses propres significations et manières d’envisager le monde.
Lire de la romance, c’est aussi mettre en question sa manière d’envisager l’amour… Par les personnages qu’il crée comme par sa figure singulière, l’auteur participe à l’individualisation du lecteur, c'est-à-dire qu’il lui permet de dire « je » dans un monde qui lui demande de le faire.
Et, pour ces raisons, les lecteurs (et les professionnels du livre) placent l’auteur au sommet de la reconnaissance. Pierre Bourdieu décrit l’œuvre comme un « fétiche » « en produisant la croyance dans le pouvoir de l’artiste ».
Et, dès lors, l’auteur justifie par son existence même, le traitement spécifique accordé à la littérature. Elle ne saurait être réduite à une activité commerciale standardisée. Grâce au texte fourni par l’auteur, le lecteur accède à des significations, à des émotions, à des mondes, un imaginaire.
Un lien personnel entre lecteur et auteur
C’est ainsi que les lecteurs deviennent fans et se pressent dans les événements littéraires pour pouvoir voir ou échanger avec celui/celle qui leur a ouvert ses portes vers eux-mêmes ou vers le monde.
Et les éditeurs mettent en scène cette relation avec la figure de l’auteur. Ils mettent en avant le visage des auteurs et autrices dans les publicités. Celui-ci est la manifestation visible d’une singularité expressive. Il est le passage pour accéder à son âme. Libraires et bibliothécaires sont extrêmement déférents à l’égard de ces personnes qui justifient leur propre engagement professionnel.
Menace sur le pacte
C’est ce pacte que menace l’IA. Comment considérer un auteur s’il est un prompteur, c'est-à-dire s’il n’est que celui qui a commandé un texte à l’IA ? Que penser de l’humanité des émotions si elles sont générées par cette machine ? Écrire revient à porter des idées et une sensibilité d’une personne (l’auteur) vers une autre (le lecteur), comment conserver cette représentation si c’est l’IA qui s’en charge ?
Et les réactions suscitées par la révélation attestent de la réalité de ce malaise. Thélyson Orélien rejette les accusations de recours à l’IA. Il n’est pas possible de rompre le pacte en avouant ce qui paraît inaudible. Son éditeur québécois Boréal suspend sa tournée promotionnelle comme pour écarter une situation qui pourrait faire douter les lecteurs de ce lien entre l’œuvre et l’auteur.
En France, Grasset soutient son auteur. Les deux positions semblent opposées mais ont pourtant en commun le maintien de la croyance en la figure de l’auteur. Grasset en niant les faits et Boréal en se prémunissant au cas où ils seraient avérés.
Soif de divertissement
Pour l’instant, notre société n’est pas encore prête à accepter des auteurs le recours assumé à l’IA. Comme l’écrit Thomas B. Reverdy, « Si j’apprends que c’est une machine qui m’a ému, cette émotion ne m’intéresse plus ». Nombre de lecteurs se retrouvent dans cet état d’esprit. Et les éditeurs défendent cette vision en envisageant un label « sans IA » ou en rappelant sur la page de copyright la formule : « Ce livre ne peut être ni reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle ».
Il demeure que les ventes ont augmenté depuis le déclenchement de la polémique. Est-ce là le signe que le pacte entre le lecteur et l’auteur pourrait changer ? Après tout, on voit bien se développer le recours à l’IA pour des publicités y compris de luxe, ou des vidéos de chats.
La soif de divertissement est peut-être telle qu’elle pourrait conduire à vouloir renoncer à ancrer notre rapport au monde sur le réel. Dans ce cas, ne risquons-nous pas de devenir nous-mêmes des machines ? C’est une façon de comprendre la formule de William Marx : « Nous entrons peut-être dans une période où la littérature sera produite en grande partie par des machines, pour des machines ».