Bruxelles, nid d'espions. Il s'appelle (on ne l'apprendra qu'incidemment au milieu du récit) Jean Detrez. Haut fonctionnaire de l'Union européenne à Bruxelles, il vit seul dans un studio sans âme non loin de son travail, envahi par une double tristesse : son divorce récent d'avec sa femme, et plus encore, la mort de son père, son modèle, qui fut au sein de la même administration une sorte d'autorité morale, dont le fils porte désormais le poids autant que la perte. Qu'aurait-il dès lors pensé, ce père, cette statue du commandeur, de l'étrange et embarrassante affaire dans laquelle va se trouver plongé bien malgré lui son héritier ? Alors que rien, bien sûr, ne prédestinait Jean, épris de probité morale et ne goûtant guère par ailleurs aux joies de l'aventure ou à celles de l'espionnage, à se retrouver ainsi mêlé à un scandale terrible de barbouzerie et de corruption en faveur de la Chine au sein des plus hautes instances européennes.
Tout commence lorsqu'en rendez-vous avec un lobbyiste travaillant pour l'empire du Milieu, du nom de John Stravopoulos, Detrez constate que celui-ci laisse échapper, volontairement ou non (et ce sera toute l'affaire), une clé USB sur la moquette du salon de l'hôtel bruxellois où ils s'entretiennent. Pour quelque obscure raison, il se garde bien de la rendre à son propriétaire. Et c'est ainsi que, parfois, le romanesque s'introduit dans des vies qui ne savaient pas l'attendre...
Cet argument, les lecteurs de Jean-Philippe Toussaint le connaissent déjà. C'était celui de La clé USB (Minuit, 2019, qui reparaît en cette rentrée dans la collection de poche « Double »). La hantise n'en est pas une suite, mais plutôt une libre variation portée aux dimensions d'un grand roman d'espionnage dont le motif caché pourrait aussi être l'amour. Page 119, Toussaint y écrit : « La réalité, parfois, a des apparences lisses que seule une expérience inquiète permet de déjouer. » On ne saurait mieux résumer l'énergie romanesque du livre et peut-être même, de l'œuvre tout entière. L'auteur joue autant avec ses lecteurs, son personnage qu'avec sa propre prodigalité. On serait tenté de parler ici, à propos de cette symphonie pour un monde paranoïaque, d'œuvre de la maturité. Grand livre assurément, grand livre angoissé et élégamment ironique à la fois.
La hantise
Les Éditions de Minuit
Tirage: 20 000 ex.
Prix: 22 € ; 288 p.
ISBN: 9782707358196
