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La coopérative, secret de l'indépendance ?

Anne Hautecœur, La Musardine. - Photo OLIVIER DION

La coopérative, secret de l'indépendance ?

Les Volcans, La Musardine... le modèle de la coopérative attire de plus en plus de structures...

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Par N. T.,
Créé le 14.05.2021 à 08h40,
Mis à jour le 14.05.2021 à 10h25

« La coopérative, maintenant qu'on est dedans, on ne ferait machine arrière pour rien au monde ».

Martine Lebeau, la gérante de la librairie Les Volcans, à Clermont-Ferrand, s'exprime avec la clairvoyance des rescapés. La refondation en Société coopérative et participative (Scop) de son établissement, en 2014, a évité à l'établissement de chuter avec son ancien propriétaire, Chapitre, en phase de liquidation. Débarrassée de la tutelle du groupe dont les frais de structure plombaient les comptes du magasin, la librairie renaît, indépendante, puis repart comme une fusée, avec un chiffre d'affaires en croissance constante depuis, pour dépasser les 7 millions d'euros en 2020.

Bien connue des cercles littéraires, la success story des Volcans n'en demeure pas moins l'un des rares cas de sociétés coopératives au sein de la filière du livre. En France, on ne compte qu'une trentaine de Scop et de Scic (société coopérative d'intérêt collectif) parmi les milliers de librairies, et une dizaine seulement parmi les éditeurs, selon les chiffres de la Confédération générale des Scop. Ceux qui ont adopté ce modèle sont pourtant catégoriques sur les vertus d'indépendance qui lui sont associées.

 

Martine Lebeau. - Photo DR

La première d'entre elles et la plus évidente réside dans la possibilité de sauvegarder l'activité grâce à la collectivisation des ressources. En particulier à des moments clés de la vie de l'entreprise lors desquels celle-ci se trouve vulnérable à la cessation d'activité ou au rachat par un groupe. « La refondation des Volcans en Scop était le seul moyen à notre disposition pour sauver la structure et nos emplois », assure Martine Lebeau. Même son de cloche du côté de la librairie-éditeur érotique La Musardine, qui a franchi le pas en mars, à l'occasion du départ à la retraite de son dirigeant-fondateur, Claude Bard. « Grâce à l'apport de chacun des sociétaires, la transformation en Scop nous permet de conserver notre esprit d'indépendance et notre autonomie », justifie la nouvelle gérante, Anne Hautecoeur.

Impliquer tous les acteurs

Les éditions du Croquant, spécialisées dans les ouvrages de sciences sociales, ont pour leur part habilement adapté leur fonctionnement à leur spécificité éditoriale, dans le but de garantir leur indépendance financière. La maison a choisi de verser les droits d'auteur sous forme de parts sociales afin de constituer une coopérative d'auteurs. « Étant donné que la plupart d'entre eux sont des chercheurs déjà confirmés, ils investissent volontiers dans la structure plutôt que de réclamer les quelques dizaines ou centaines d'euros auxquels ils peuvent prétendre », explique Louis Weber, cogérant de la maison fondée par les héritiers intellectuels de Pierre Bourdieu. Résultat, la petite entreprise qui a longtemps reposé sur le bénévolat a pu se structurer et recruter récemment un employé en charge de la communication.

Au-delà même des auteurs et des salariés de l'entreprise, certains projets visent à réunir la quasi-totalité des acteurs de la chaîne du livre et des interlocuteurs financiers et institutionnels. L'indépendance d'une telle structure devient alors consubstantielle du caractère collectif et quasi-public de son administration. C'est ce que permet la Scic, statut que vise à obtenir l'éditeur rennais Argyll. « Mieux qu'un modèle d'indépendance, c'est un modèle d'interdépendance au sein duquel nous voulons relier le livre à la fois au territoire et au réel, autour d'un éditeur, d'une librairie et d'un incubateur de projets, gérés par des commissions », détaille le cofondateur Simon Pinel. Passées en Scic en 2018, les Presses universitaires de Grenoble comptent par exemple dans leur sociétariat, outre des dizaines d'auteurs, l'école de management de Grenoble ou bien l'association gastronomique le Club de la table française.

« De plus en plus d'éditeurs songent à adopter ce modèle, qui apporte un réel dynamisme à la production », assure Nathalie Jammes, déléguée générale de la Fédération des Scop de la communication. L'association de l'ensemble des acteurs de la filière (imprimeurs, distributeurs, auteurs, clients, libraires, graphistes, collectivités, etc.) au sociétariat est censée ouvrir et diversifier le capital social, mais aussi booster la capacité à recueillir les besoins et les envies du marché.

Robustesse

Dans un secteur comme celui de l'édition, en pleine phase de concentration, la coopérative constitue également un modèle rassurant et protecteur pour ses adeptes. « L'avantage, lorsque l'outil de travail appartient à ses salariés, est que toute opération capitalistique, amicale ou inamicale, est presque impossible », souligne Olivier Blanche, P-DG de l'éditeur écolo Terre Vivante, qui compte 34 associés à son capital. « Le principe de ce statut, rajoute-t-il, consiste au contraire à pérenniser l'outil de travail entre les mains des salariés. »

De fait, les Scop sont tenues de consacrer 16 % de leurs bénéfices aux réserves de l'entreprise. En pratique, elles y allouent en moyenne 45 % de leur résultat, selon la Confédération générale des Scop. « Le financement de l'outil est au centre de la performance de l'entreprise. Cela nous permet de rester pertinents par rapport à la concurrence », remarque Hubert Pédurand, directeur général de l'imprimeur Laballery, 78 sociétaires. Grâce à ces fonds, la société basée à Clamecy a pu investir plus de 6 millions d'euros dans l'acquisition d'une rotative numérique dernier cri en 2018, « la plus rapide d'Europe », constamment sollicitée par les éditeurs l'an dernier. Malgré la crise sanitaire, cette ligne de production a débité plus de 5,5 millions de livres en 2020, en progression de 10 % par rapport à 2019.

« La pandémie a montré que la coopérative assure une véritable robustesse financière, analyse Martine Lebeau. Bien que nous ayons fermé pendant trois mois, nous n'avons jamais eu de réelle inquiétude par rapport à la crise, notre trésorerie étant amplement suffisante pour avoir le temps de voir venir. » Les obligations d'investissement des coopératives sont d'autant plus cruciales qu'elles conditionnent l'indépendance future de l'entreprise. « Les salariés ne sont que les usufruitiers du patrimoine ainsi constitué, affirme Hubert Pédurand. L'outil, l'entreprise, étant destiné aux prochaines générations. Nous ne sommes que des transmetteurs. »


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