Essai/France 8 novembre Anne Dufourmantelle

Il est très troublant de relire onze ans après sa première parution La femme et le sacrifice d'Anne Dufourmantelle que Denoël reprend dans la collection « Empreinte ». Et tentant d'y trouver des signes prémonitoires, des prophéties. Car comment ne pas être interpellé par les résonances tragiques de cet essai, surtout lorsqu'on lit en écho deux livres parus ces derniers mois : l'élégie à la compagne de Frédéric Boyer - Peut-être pas immortelle (P.O.L) - et le portrait de l'amie par Jean-Philippe Domecq - L'amie, la mort, le fils (éditions Thierry Marchaisse) - dans lequel il célèbre la « fée » à « l'aura étrange » derrière la psychanalyste, docteure en philosophie et romancière, disparue le 21 juillet 2017 à 53 ans, victime d'un arrêt cardiaque dans les eaux de la Méditerranée en sauvant le fils de l'écrivain de la noyade. 

Audacieux et stimulant, La femme et le sacrifice explore le rapport très ancien de la féminité au sacrifice en Occident et les formes spécifiques que le sacrifice revêt quand il est conjugué au féminin. Pour cela, Anne Dufourmantelle convoque la mythologie et la littérature, ces histoires collectives et ces héroïnes qui ont traversé le temps - Iphigénie, Antigone, Hélène de Troie, Cordélia, Iseut, Héloïse, Juliette Capulet, Jeanne d'Arc, la reine des Amazones Penthésilée, Catherine des Hauts de Hurlevent, la Bérénice de Louis Aragon... -, mais elle se penche aussi sur les « vies blanches » (« la femme d'à côté » du sous-titre), les morts sans témoins et sans stèles où la dimension sacrificielle ne se donne pas comme telle. Des jeunes filles, des amantes, des mères, des artistes aussi, telle Virginia Woolf qui clôt l'essai, car la création a depuis l'origine à voir avec le sacrifice, observe Anne Dufourmantelle. Un sacrifice toujours lié au corps, « acte de désobéissance » paradoxal. Un geste transgressif qui sépare le monde des vivants et celui des morts mais les relie aussi. Le sacrifice à la fois révélateur et réparateur, qui ouvre la possibilité d'accueillir « l'inespéré ».

Rapprocher Médée et Marie, les figures opposées de la mère infanticide et la Sainte Vierge, c'est dans la mise en question des contradictions apparentes, dans le goût des oxymores que se déploie sa pensée. Ainsi la douceur est force (Puissance de la douceur, 2013), le secret garant de l'intégrité (Défense du secret, 2015), la maternité indomptable (La sauvagerie maternelle, 2001), le risque favorable (Eloge du risque, 2011), le rêve éclairant (Intelligence du rêve, 2012). C'est dans ces « intuitions » qui « provenaient, entre autres, de ses biais de point de vue qui chaque fois révélaient l'essentiel du débat comme seul l'éclairage latéral peut faire ressortir le grain des murs », décrit l'ami Domecq, que se manifeste le « tonique élan de penser », ample, ouvert et authentiquement généreux de la praticienne philosophe.

La société post-#MeToo trouvera évidemment une passionnante matière à réflexion dans les livres si actuels d'Anne Dufourmantelle. Pour apprendre à penser « au risque de », à l'exemple de celle qui avait choisi pour titre à son deuxième et ultime roman, paru en janvier dernier chez Albin Michel : Souviens-toi de ton avenir.

Anne Dufourmantelle
La femme et le sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté - Préface Charlotte Casiraghi
Denoël
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 15 euros ; 368 p.
ISBN: 9782207143001

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