L’armée, la censure et l'anti-intellectualisme | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Carbon de Seze le cabinet Pierrat & de Seze, qui compte une dizaine d’avocats. Emmanuel Pierr at est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l'Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995 et est chroniqueur sur BFM. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l'édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l'auteur de romans et recits, parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l'anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade. lire la suite

Il y a 3 semaines 2 jours Blog

L’armée, la censure et l'anti-intellectualisme

Lucien Descaves

L'armée a été l'une des premières institutions à combattre les intellectuels, notamment Lucien Descaves, qui a voulu montrer l'envers du décor des casernes.

L’universitaire Sarah Al-Matary, qui enseigne la littérature à l’Université Lumière-Lyon 2, vient de publier au Seuil un dense volume intitulé La Haine des clercs et consacré à « l’anti-intellectualisme en France ».

Elle y revient sur nombre de polémiques, de diatribes et de procès, mettant en scène aussi bien Joseph Proudhon que Michel Onfray, Jules Vallès que Michel Houellebecq. On y croise aussi assez vite l’attachante figure de Lucien Descaves - dont les magnifiques Souvenirs d’un ours, parus en 1946, restent à mes yeux un passionnant témoignage sur la vie littéraire de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe.

La notoriété de Lucien Descaves doit beaucoup au procès retentissant que l’armée, toujours aux affuts quand il s’agit de s’en prendre aux intellectuels, a intenté au jeune écrivain qu’il a été. Cette affaire reste un symbole de censure et de haine des intellectuels.  

De fait, en 1889, un peu plus de dix ans après la condamnation qui a frappé Jean Richepin pour son recueil La Chanson des Gueux, les naturalistes peuvent constater que leur volonté de décrire la réalité au plus près, dans toute sa crudité si besoin est, parfois jusqu’à une nausée confinant à la complaisance, hérisse toujours autant la censure.

Cette année-là, Lucien Descaves fait paraître Sous-Offs, récit, sans complaisance pour le coup, des relations coupables entretenues par les sous-officiers avec des prostituées, de la prévarication qui règne dans les casernes, de la médiocrité de la hiérarchie militaire…

Antimiliatrisme

L’écrivain, qui a eu le temps au cours de ses quatre années de service militaire, d’étudier longuement son sujet, situe son roman au sein d’une caserne dieppoise et dresse, avec un sens évident de la satire, le portrait de petits chefs imbus de leur pouvoir brimant ceux qui ont été placés sous leur déplorable autorité. Les réservistes « pouvaient être tranquilles, écrit-il, à la condition de tout acheter, depuis le brosseur jusqu’au caporal distribuant les corvées ; depuis le droit de sortir du quartier, jusqu’à l’échange de leur paillasse (…). Aux armées en campagne, on accorde quelquefois deux heures de pillage pour les distraire. Aux troupes qu’énerveraient de trop longues stations sur le pied de paix, l’État concède vingt-huit jours de maraude. Il abandonne le civil au militaire et sauve les apparences en leur faisant porter le même uniforme. L’autorité dont le gradé est revêtu lui facilite l’extorsion. »

L’armée est puissante et glorieuse ; elle n’apprécie pas de voir profanée son honorabilité. Le scandale est considérable. Le ton très antimilitariste du roman conduit son auteur devant les tribunaux pour outrages aux bonnes mœurs et injures à l’armée. D’autres romans tout aussi virulents que celui de Descaves sont pourtant parus en cette période : Au port d’arme d’Henry Fèvre en 1887, par exemple, ou, la même année, Cavalier Miserey, d’Abel Hermant, qui pousse tout de même le colonel du 12e chasseurs de Rouen à faire lire devant ses hommes une déclaration bien sentie : « Tout exemplaire du Cavalier Miserey saisi au quartier sera brûlé sur le fumier, et tout militaire qui en serait trouvé possesseur sera puni de prison. » La condamnation de Sous-Offs répond à des considérations politiques et stratégiques. Pour ses détracteurs, le livre est de nature à altérer la sacro-sainte cohésion nationale autour de l’armée républicaine, alors que l’humiliation de la défaite de 1870 donne encore des vapeurs revanchardes aux patriotes.

L’auteur est toutefois acquitté, les membres du jury se révélant pour une bonne part sensibles aux arguments d’une défense qui tend à distinguer l’armée comme symbole, de la caserne, cible des saillies de Descaves.

Peut-être une autre raison a-t-elle joué en faveur de cet écrivain proche de Darien et de Louis Guilloux. C’est en tout cas l’hypothèse défendue par le président Bérard des Glajeux dans ses Souvenirs d’un Président d’Assises : les membres du jury étaient aussi, pour quelques-uns d’entre eux, les pères de jeunes gens qui avaient rapporté de leur conscription des motifs d’amertume… sentiment dont les personnages de Sous-Offs étaient également la proie.
 
 
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