Essai

Laure Flandrin, «Le rire. Enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions» (La Découverte) : Rigoloscopie

Laure Flandrin - Photo DR

Laure Flandrin, «Le rire. Enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions» (La Découverte) : Rigoloscopie

Dans une période pas forcément drôle, Laure Flandrin explore ce qui nous fait rire et en tire quelques analyses sur notre société. Tirage à 2500 exemplaires.

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Par Laurent Lemire ,
Créé le 08.11.2021 à 18h01

Les ouvrages sur le rire sont rarement drôles. Celui-ci a le mérite d'être original. Il n'aborde pas le rire par la théorie mais par la pratique, c'est-à-dire le ressenti, en cherchant à cartographier notre rapport à la plaisanterie, en établissant une sorte de rigoloscopie en fonction des gens et des genres comiques. Laure Flandrin a enquêté auprès de quelque deux cents rieurs, travail complété par des entretiens approfondis avec une quarantaine d'entre eux pour savoir ce qui les faisait se poiler et comment ils s'esclaffaient.

Pour cette sociologue (Centrale Lyon), « le rire est une éruption fugace » qui relève du coup de foudre amoureux. On comprend mieux qu'il existe presque autant de rire que de rieurs : rire de dégradation, rire revolver, rire déclassé, rire de profanation, rire de prétention, rire de l'impratique, rire raciste, rire antiraciste, rire de classe, rire de consolation, rire sexiste, il ne manque que le rire de rire qui pourrait entrer dans la catégorie du rire de soi.

C'est universitaire, c'est sérieux, c'est publié dans la collection d'une pointure de la sociologie contemporaine (Bernard Lahire), mais il y a ces rencontres savoureuses avec Marcel, Nathalie, Nicole, Alexandre, Philippe, Marc, Frédérique, Vincent et tant d'autres. Ils sont vigneron, réceptionniste, pharmacien, restaurateur, agent de maîtrise... Tous ont un rapport différent au rire. Ils citent les humoristes, les séries, les films qui les mettent en joie ou qu'ils ne supportent pas. Et nous entrons soudain dans le concret, dans cette courbe sinusoïdale entre le rire d'en haut et le rire d'en bas, entre ce qui fait sourire ici et rester de marbre ailleurs. « Cette complexité renvoie au rieur lui-même, car la plupart des traits des situations et des personnages comiques ne font rire qu'à la condition que le récepteur reconnaisse une valeur métonymique qui réactive chez lui l'expérience d'un monde vécu. »

Laure Flandrin montre combien l'extension du domaine du risible est difficile à explorer. Et pourtant, elle s'y attelle, en recherchant aussi dans le passé des éclaircissements sur l'évolution de ce qui fait rigoler. Avec son panel, ses références à Bergson, Bourdieu, Simmel et tant d'autres, elle montre combien le rire est « le produit d'émotions intenses incommunicables par le discours ». Et pourtant ce rire est là, indiscutable mais pas insondable. Cette astucieuse construction d'une science sociale du rire en témoigne, car c'est bien cela que cet ouvrage ambitieux propose avec ses déterminants biographiques et sociaux.

Bergson considérait que, par le rire, la société se vengeait des libertés qu'on avait prises avec elle. En 1981, la présence de Coluche dans la campagne présidentielle convoquait une sorte d'esprit loufoque derrière lequel Bourdieu avait entraperçu du sérieux - le « cercle sacré » de la politique était brisé et cela rappelait que n'importe qui pouvait être candidat. Les clowns semblent avoir disparu. Ou alors ils ne sont plus vraiment drôles.

Laure Flandrin
Le rire. Enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions
La Découverte
Tirage: 2 500 ex.
Prix: 22,50 € ; 400 p.
ISBN: 9782348041723

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