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Maître du suspens psychologique, souvent porté à l'écran (comme Mortel transfert, paru en 1997, par Beineix, ou Une place parmi les vivants, publié en 2001, par Raoul Ruiz), Jean-Pierre Gattégno est un écrivain aussi discret qu'imaginatif, qui cultive le farfelu, le décalé. On se souvient encore, par exemple, de son réjouissant J'ai tué Anémie Lothomb (Calmann-Lévy, 2009). Le voilà de retour avec un thriller loufoque, un road-novel moqueur et grinçant, sombre histoire dont la double morale pourrait être qu'il ne faut jamais se fier aux apparences et qu'on n'échappe pas à son destin. Et quel meilleur cobaye, pour démontrer tout cela, que le type le plus anodin ? Un médiocre que le romancier embarque, à l'insu de son plein gré, dans une folle aventure, la seule de toute sa triste existence. Mais les caves, quand ils se rebiffent, restent-ils des caves ?
Pierre Raustampon est un petit prof de lettres obscur dans un collège de province, si mal payé qu'il est obligé de corriger des copies en plus pour un cours privé. Chahuté par ses élèves, méprisé par sa hiérarchie, humilié par sa femme, Madeleine, qui le fait cocu avec tous les "amants friqués » qu'elle peut trouver. Avec cette particularité qu'elle les sélectionne tous sur le même modèle, celui du Portrait de jeune homme du peintre Savitry, qu'elle admire particulièrement, et qui se trouve au musée des Beaux-Arts de Dijon, sa ville natale. C'est là qu'ils se sont connus, Pierre et elle. Lequel n'ignore rien de ses déboires conjugaux, mais supporte son karma. Par lâcheté.
Jusqu'à ce jour où, rentrant à l'improviste au domicile conjugal, il tombe en pleine partie de jambes en l'air, croit-il, entre son épouse et son coquin du moment. Un certain Prosper Martineau, un bellâtre, un parvenu qui roule dans la toute nouvelle Mercedes-Benz, se sape en alpaga, se balade avec des milliers d'euros en liquide dans les poches. Et accessoirement un Walther P38 dans sa boîte à gants. Ça, Pierre ne le saura que lorqu'il aura perdu la raison, s'enfuyant au volant de la superbe auto, non sans avoir piqué le portefeuille, le grisbi, le portable dernier cri et les cartes de crédit bling-bling de son rival. Pierre, devenu Prosper et prospère, se lance dans une dérive absurde et sans but, savourant une espèce de revanche sur sa vie d'avant. Cocu peut-être, mais magnifique, il se métamorphose un temps. Jusqu'à ce qu'il découvre sur le vrai Prosper des choses qui ne vont pas sans l'inquiéter : qu'est-ce que l'homme d'affaires trafique avec l'inquiétant Vassili ? Pourquoi Muriel, sa femme, lui laisse-t-elle des messages si pressants ? Et pourquoi, à plusieurs endroits de sa route, retombe-t-il sur l'énigmatique Magdalena ?
Pierre n'a pas les épaules assez larges pour son costume d'emprunt. Tout va partir en vrille ; et le vaudeville, on s'en doute, virer au cauchemar. A moins que tout ça ne soit qu'un mauvais rêve...
On laissera au maestro Gattégno le soin de livrer au lecteur le fin mot de son histoire embrouillée à plaisir, servie par une écriture nerveuse et très visuelle, avec même quelques clins d'oeil personnels. Il y est par exemple question, à une étape de la cavale, de la célèbre Anémie Lothomb, assassinée en plein salon du livre de Saint-Dié, dans les Vosges, par son amant japonais... Pierre Raustampon, lui, préfère Modiano. C'est plus gris, plus passe-muraille.

