Savoir-faire

Le couteau suisse d'Anacharsis

Le couteau suisse d'Anacharsis

Charles-Henri Lavielle - Photo Olivier Dion

Le couteau suisse d'Anacharsis

Charles-Henri Lavielle, cofondateur d'Anacharsis, fait profiter cette petite maison toulousaine versée dans les sciences humaines et les récits de voyages de son expérience de représentant, métier qu'il a exercé parallèlement à celui d'éditeur.

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Par Sean Rose,
Créé le 09.03.2022 à 11h31 ,
Mis à jour le 16.03.2022 à 17h03

«Éditions Artémis ? » « Éditions anarchistes ? » ou encore « Antéchrist ? » leur demandait-on souvent. « Ananas-cassis », « anchois-pastis » les charriaient encore leurs copains. C'est vrai, les fondateurs des éditions Anacharsis, Frantz Olivié et Charles-Henri Lavielle auraient pu choisir un nom plus simple à retenir. Quoique ! L'éponyme philosophe scythe, et figure de la mythologie grecque, nous précise Charles-Henri Lavielle, de « la sagesse barbare » n'est-il pas le parrain idoine pour cette singulière maison d'édition de sciences humaines et la littérature ?

Anacharsis, après avoir appris la philosophie chez les Hellènes, serait en effet revenu parmi les siens pour la leur enseigner. Depuis sa création sous forme associative en juillet 2000, le maître-mot des éditions Anacharsis est l'accessibilité. Érudite mais sans ces lourds appareils critiques qui trop souvent lestent les publications d'histoire - la spécialité du binôme d'éditeurs - la maison fait appel à de grands historiens tels Régis Boyer, sommité du monde scandinave, ou Patrick Boucheron, expert de la Renaissance italienne.

Mirail et Moyen-âge

Anarcharsis c'est d'abord la rencontre de deux thésards à l'université du Mirail à Toulouse qui, outre le même goût pour la Méditerranée médiévale (Lavielle est spécialiste de Venise, Olivié de Byzance) « et le baby-foot », tombent d'accord sur le fait que nombre de documents historiques, relations de voyage et autres récits d'exploration, se lisent « comme des romans ». Histoires de flibustiers et aventures de baroudeurs du temps jadis, c'est Fernand Braudel meets Alexandre Dumas. Pourquoi ne pas les faire publier ? Ils frappent à la porte de moult grands éditeurs, tous rétifs à l'idée de se risquer à sortir ces textes pittoresques et rares « jugés à tort peu commerciaux ». Aussi décident-ils de créer une association loi 1901 pour le faire.

Voilà Frantz Olivié parti se former à Nantes, à Cecofop. Les premiers livres sont publiés en juin 2002 grâce à des souscriptions. Mais cela ne nourrit pas son homme. Afin de subvenir à ses besoins et poursuivre sa thèse, Charles-Henri Lavielle, en parallèle de ses fonctions d'éditeur, passe un Capes de CPE et trouve un poste en lycée agricole avant de se rapprocher de l'univers du livre même dans son deuxième travail. Ce qui va l'occuper aussi pendant quasi six ans (avec un détour bénévole chez un tout petit distributeur, le Passevent), c'est son emploi de représentant chez Harmonia Mundi, qu'il vient de quitter en décembre pour se consacrer entièrement à Anacharsis. Si Frantz Olivié travaille uniquement sur l'éditorial, c'est Lavielle qui, tel un couteau suisse, gère également l'administratif, la presse et les libraires.

Son expérience de « repré » n'aura pas été vaine. « Chez Harmonia Mundi, le catalogue d'éditeurs est de qualité, varié mais cohérent.» De Saint-Jean-de-Luz à Royan ou Tulle, d'Angoulême à Albi, en passant par Limoges et Foix... il couvre l'aire du grand Sud-Ouest. Petits libraires ruraux, espaces culturels Leclerc et Cultura, ou champions de ligue 1 de la librairie tels Mollat à Bordeaux et Ombres Blanches à Toulouse... l'éditeur-représentant gyrovague a une bonne vision du terrain. Quel enseignement en tire-t-il ? L'esprit de synthèse. Chaque maillon de la chaîne compte, et celui de représentant est essentiel, il faut convaincre le libraire avec beaucoup de livres et très peu de temps. La clarté et la concision sont les secrets de la réussite de ce speed-dating éditorial.

Une personne, une voix

En 2013, passer du statut d'association à celui de coopérative permet à Anacharsis de devenir une entreprise, d'augmenter son capital, de faire preuve de sérieux auprès des banques. Côté aides publiques, ça ne change pas grand-chose, les éditions ont su compter sur la Drac Midi-Pyrénées aujourd'hui Occitanie, voire sur des subventions de l'étranger. Anacharsis reçoit 28 000 euros de l'Institut Raymond-Lulle, entité culturelle dépendant de la Généralité de Catalogne et du gouvernement des Baléares, pour traduire en français le classique de la fin du XVsiècle, Tirant le Blanc de Joanot Martorell, « le Don Quichotte catalan ».

Mais la coopérative, c'est aussi politique. Charles-Henri Lavielle l'explique : « Il s'agit d'une SCIC RL (société coopérative d'intérêt collectif à responsabilité limitée), en plus de l'aspect commercial, cela crée un lien entre les salariés qui sont propriétaires des moyens de production et les métiers de la chaîne du livre : il y a des libraires, des auteurs, des traducteurs, des correcteurs et des lecteurs qui sont sociétaires. » Et d'insister : « Ici, une personne égale une voix quel que soit le nombre de parts, même s'il y a des collèges qui pondèrent les prises de décision et que la ligne éditoriale reste entre nos mains (Frantz Olivié, moi et depuis douze ans maintenant, Cécile Troussel, qui nous a rejoints). Et puis l'argent public - lorsqu'on est aidé, c'est la moindre des choses - ne repart en dividendes mais est réinvesti dans les seuls projets. »

 

A-t-il terminé sa thèse sur les étrangers et les mercenaires dans l'armée vénitienne aux XIVe et XVe siècles, que son job de CPE était censé financer ? Pas encore, avoue l'ex-repré. « Mais maintenant je n'ai plus que la maison d'édition », ajoute-t-il avec le sourire. Motivé comme au premier jour ! 

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