Le dégoût des autres | Livres Hebdo

Par Sean James Rose, le 24.11.2017 (mis à jour le 24.11.2017 à 11h24) 11 janvier > ROMAN France > Régis Jauffret

Le dégoût des autres

Régis Jauffret - Photo FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD

Dix ans après, Régis Jauffret revient avec ses "microfictions", mini-tranches de vie tournoyant comme autant d’étoiles dans une galaxie. Incisif, très noir et à mourir de rire.

Il y a souvent chez Régis Jauffret un rendez-vous. Rendez-vous avec quelqu’un, on ne sait pas forcément qui (Univers, univers, une femme attend dans un appartement que le gigot soit cuit), rendez-vous avec l’amour, violent (Histoire d’amour, un viol) ou avorté (Asiles de fous, le père du fiancé de la narratrice vient lui annoncer que son fils la largue), manquant, décevant (désir non pérenne et coups foireux nombreux), rendez-vous avec la vérité d’une femme ou d’un homme, célèbre (La ballade de Rikers Island, Dominique Strauss-Kahn et l’affaire du Sofitel de New York), anonyme (Clémence Picot, la fictive infirmière), victime, bourreau (Claustria, sur le pédophile autrichien Fritzl).

Le récit de vie devient récit d’attente, d’attente d’une vie. Ainsi de Microfictions 2018, le nouvel ouvrage de l’écrivain né en 1955 à Marseille, un genre inauguré il y a dix ans avec un premier Microfictions (Gallimard, 2007), où pullulent les narrations, 500 tranches de vie d’une page et demi, tels des astres tournoyant dans une galaxie sombre, corrosive, grand-guignolesque, à la limite de la folie - l’univers de Jauffret. Ces histoires brèves et pléthoriques font masse et forment un tout, un roman. L’écrivain a une ambition métaphysique, il veut créer un vertige cosmique, que résume l’implacable pensée de Pascal : "Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie." Ici, c’est autant de vies ratées : "Mon enfance aurait pu être jouée par n’importe qui. J’ai été un ado interchangeable et l’adulte que je suis à présent pourrait être incarné par un autre désespéré de ma génération" ("Banquiers notoires"). Un tel s’est rêvé Proust à 14 ans et finit prof de philo aigri signant des pamphlets racistes. Tel autre "gendelettre", qui eut tous les honneurs sous le régime de Vichy, se retrouve éjecté de la partie noms propres du dictionnaire. Car qui aurait deviné comment ça allait se passer ? En même temps, on connaît la fin puisque tout finit. La mort au bout, elle, est toujours au rendez-vous. Le reste - les rêves, les espoirs, l’ambition ont fait faux bond, vous ont posé un lapin. Mais le lapin servi par la prose de Jauffret n’a rien d’un triste civet, c’est le lapin blanc d’Alice au pays des merveilles ou un lièvre fou qu’on se mettrait à chasser à courre en grande tenue d’équipage, absurde… Parce que si une microfiction jauffretienne commence avec assez de réalisme glauque pour faire vrai, elle part très vite en vrille, finissant en feu d’artifice avec des fulgurances surréalistes à la Buñuel : un french kiss qui tourne mal ("Bouchée de steak") ou explosives façon Quentin Tarantino ("Attentat au Prix de Flore").

Dans la peau d’un notaire de province, dans l’appartement d’un vieux garçon ou d’un laideron frustré, ne pas se méprendre. Le naturalisme de la quotidienneté n’est qu’un vernis écaillé. Même dans la misère sexuelle, on est loin d’un Houellebecq. Par-delà l’hyperbole du malheur, il flotte chez Jauffret comme un parfum de mélancolie, l’impression d’être passé à côté. Du Tchekhov, au temps des réseaux sociaux.        Sean J. Rose

Régis Jauffret
Microfictions 2018
Gallimard
Tirage : NC
Prix : 25 euros ; 1 024 p.
ISBN : 978-2-07-019768-2

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