Né en 1888, orphelin recueilli à 7 ans dans le monastère de Drepung, Bstan Pa est devenu, grâce à l'enseignement de son maître Snyung Gnas, l'un des plus grands peintres de tankas. Ces panneaux peints à la main, avec les pinceaux les plus fins, les matériaux, minéraux, végétaux, ors les plus raffinés, représentent des scènes de la vie de Bouddha ou des mandalas, et servent de support à la prière dans le bouddhisme tibétain. Certains même, devenus fresques, ornaient les murs des grands monastères, comme le Potala, à Lhassa, palais du Dalaï-lama jusqu'à la fuite et l'exil du Quatorzième, Tenzin Gyatso, en 1959 à Dharamsala en Inde, où il réside toujours.

Bstan Pa avait déjà servi son prédécesseur, le Grand Treizième, et l'avait même accompagné en Chine, en 1908, rencontrer l'empereur Guangxu, séquestré par sa terrible tante l'impératrice Cixi, qui les avait également reçus. À l'époque, le Dalaï-lama était traité par les Chinois en souverain d'un État indépendant et ami. C'était avant Mao, sa révolution, et sa férocité. Cette histoire, Bstan Pa la raconte en mars 1968 au Loup, un tortionnaire sadique de 18 ans issu de l'École des beaux-arts de Pékin, chef des Gardes rouges envoyé à Lhassa pour y exercer une féroce répression, passant par la chasse aux moines et la destruction des monastères et de leur patrimoine inestimable, irremplaçable. Un véritable génocide humain et culturel, méthodiquement orchestré, et qui se poursuit encore aujourd'hui, de façon rampante, par la sinisation du Tibet, l'implantation massive de Hans parmi la population autochtone. Détenu dans les caves du Potala devenues prison, torturé, maltraité, affamé, le vieil homme refuse de renier sa religion et ses valeurs, et de mentir pour espérer s'en sortir. On veut lui faire dire que « le fuyard », c'est-à-dire le Dalaï-lama, aimait les tableaux de femmes nues, comme celle qu'il a peinte, un jour, sur les bords d'un lac, et qui le hante encore. En rêve, il la peindra à nouveau et ce sera son dernier tanka, magique, qui déchaînera contre les barbares la colère des dieux.

Le héros est inventé, mais son récit est nourri de faits historiques authentiques, qui revisitent la destinée du Tibet au long du XXe siècle. Comment le fier pays des neiges, autrefois puissant et libre, est devenu une province asservie, interdite, réprimée, comme encore en 2008, au moment des Jeux olympiques de Pékin. Tankas contre tanks, moines contre Gardes rouges, Dalaï-lama contre Xi Jinping, le combat est par trop inégal. Reste la nostalgie, et la littérature, qui, comme Dai Sijie, porte témoignage.

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