Justice

Le procès Kravchenko (3/3)

Viktor Kravchenko lors de son procès en 1949.

Le procès Kravchenko (3/3)

Le témoignage de Margarete Buber-Neumann, rescapée du goulag stalinien et des camps de concentration nazis, va renverser le procès et apporter un point de vue décisif sur le régime communiste en URSS.

(Suite de l'article publié le 15 janvier)
 
Du côté de Kravchenko, les soutiens ne sont évidemment pas restés inactifs. Comme le raconte le journaliste Guillaume Malaurie dans l’ouvrage qu’il consacrera à L’Affaire Kravchenko (Robert Laffont), Gérard Boutelleau et Georges Izard entendaient profiter de ce procès pour mettre en évidence l’existence de camps de concentration derrière le rideau de fer : ils emplirent « d’appels à témoigner les journaux russes et ukrainiens lus dans les camps de personnes déplacées d’Allemagne occidentale », suscitant plus de cinq mille réponses, parmi lesquelles ils n’avaient plus qu’à faire le tri. Des paysans, des ouvriers, des ingénieurs, des employés et une bibliothécaire racontent la terreur stalinienne, les purges et les camps mis en place par le régime soviétique.  Ces dépositions sont souvent l’occasion de polémiques entre les interprètes et traducteurs qui se disputent sur l’interprétation des mots, le russe étant une langue riche de nuances linguistiques… 

Mais face à la pléthore de dépositions d’intellectuels et d’anciens résistants, c’est le témoignage de Margarete Buber-Neumann qui, à lui seul, pèsera plus lourd que ceux de toutes ces célébrités. 

Venue spécialement de Stockholm, militante communiste allemande dans les années 1930, aux côtés de ses deux maris successifs, Rafael Buber et Hans Neumann, disparu en Union soviétique, Margarete Buber-Neumann connut le triste privilège d’avoir été envoyée en Sibérie, au goulag avant d’être expédiée dans un camp de concentration nazi, celui de Ravensbrück, par la Gestapo au lendemain du pacte germano-soviétique. Parvenant à s’échapper de Ravensbrück juste avant l’arrivée de l’Armée rouge, Margarete Buber-Neumann décrit devant la 17ème chambre avec précision ce qu’était un camp de concentration soviétique, le travail épuisant, les représailles pour les récalcitrants, la faim en permanence, les conditions dégradantes d’hygiène et de logement, la surveillance sans relâche ainsi que la prostitution nécessaire.

La steppe comme prison

Ce témoignage soulève les objections des avocats des Lettres françaises. Maître Blumel veut notamment démontrer qu’il est impossible que le témoin ait été interné dans un « camp de concentration » puisqu’il n’y avait ni murailles ni clôture… Margarete Buber-Neumann a beau lui expliquer que « dans la steppe nul n’a besoin d’enceinte et que, si l’on dépasse cinq cents mètres, on est fusillé »… Maître Blumel ne renonce pas et persiste à la contredire en affirmant, de façon péremptoire, qu’il s’agit de « zone pénitentiaire, pas de camp fermé » ou que « cela s’appelle, en France, une résidence forcée », trouvant là le seul moyen de décrédibiliser Margarete Buber-Neumann et de lui faire perdre toute légitimité. Son témoignage en faveur de Kravchenko bouleverse néanmoins le public dans la mesure où c’est la première fois qu’un rescapé du goulag atteste publiquement de l’existence de camps de déportation soviétiques en Sibérie. Dans la 17ème chambre, une journaliste qui couvre le procès pour La Pensée russe, le journal des Russes blancs exilés à Paris, est particulièrement émue : il s’agit d’une certaine Nina Berberova… 

Ces chaînes argumentatives déployées tout au long du procès dans les dépositions des témoins, furent reprises lors des plaidoiries des avocats Mes Heiszmann et Izard, dans les déclarations finales de Kravchenko, puis de Mes Wurmser et Morgan, avocats des Lettres Françaises.

La condamnation

Cependant, la justice refusa de se prononcer sur le contenu politique du procès. Le substitut Coissac, qui avait pourtant déclaré à l’audience du 7 février, qu’il « n’était pas étonnant que ce procès ait un certain retentissement en raison de l’importance du sujet » se livrera pourtant à un réquisitoire très évasif, qu’il terminera d’ailleurs par ces mots : « Dans cette affaire, je me suis abstenu à dessein d’essayer d’influer sur votre décision. Ces quelques réflexions n’ont pas droit au nom de réquisitoire, qu’elles aient pour vous le mérite de clore cette instance dans le climat de sérénité hors duquel la justice et la vérité n’ont pas plus de consistance que le reflet d’une ombre ou l’ombre d’un reflet ». Claude Morgan et André Wurmser furent condamnés à 5 000 francs d’amende et 50 000 francs de dommages et intérêts. Les Lettres françaises firent appel, mais le procès en appel (qui se tint l’année suivante, en février 1950) confirma la condamnation, réduisant seulement les dommages et intérêts au franc symbolique. Dans ses attendus, la cour d’Appel confirma que la seule question à trancher était celle de la diffamation, précisant que « les controverses politiques ne peuvent trouver audience devant une juridiction correctionnelle ». 

Le procès Kravchenko ne fut donc pas, à la lettre, le premier « procès du Goulag », même si c’est bien sous cette image qu’il s’est ancré dans la mémoire collective : les deux mois de débats passionnés avaient fourni aux adversaires du totalitarisme stalinien une tribune inespérée qui permit de briser le mur du silence. 

Cette affaire a tant marqué la 17ème chambre correctionnelle que, lors du déménagement, en 2019, du tribunal de Paris qui a quitté ses locaux historiques de l’île de la Cité pour le nouveau tribunal dit des Batignolles, nous - avocats qui la fréquentons de façon régulière et magistrats qui y siègent… - l’avons reconstitué dans une version très réduite.

Victor Kravchenko mourut en 1966. On le retrouva à son bureau de New York, une balle dans la tête. Malgré des accusations d’attentat du KGB, la thèse, officielle, du suicide, n’a jamais été contestée par les autorités américaines. 
 
 
 
 

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