Le retour de l’édition originale | Livres Hebdo

Par Jean-Claude Perrier, le 24.11.2017 (mis à jour le 24.11.2017 à 08h25) Tirés à part

Le retour de l’édition originale

Depuis sa création en 1984, Le Dilettante réalise des tirages de tête pour tous ses ouvrages. - Photo OLIVIER DION

Grands papiers, tirages de tête, de luxe, limités, fac-similés… A l’heure où certains prédisaient la mort du livre papier, nombre d’éditeurs rivalisent de créativité pour faire plaisir à leurs auteurs, aux collectionneurs, aux libraires motivés, et occuper cette niche paradoxale, qui confine à la bibliophilie moderne. Même la BD n’est pas en reste.

Même si la Galerie de la NRF vient de renaître, confiée à l’origine, en 1931, à André Malraux, nous ne sommes plus dans les années 1920-1930, où chaque livre de littérature se voyait accompagné d’un tirage de tête, avec parfois des raffinements byzantins. En 1935, Les nouvelles nourritures d’André Gide (Gallimard), qui font suite aux Nourritures terrestres (1897), avaient été tirées à 1 052 exemplaires, 1 020 sur vélin pur fil Lafuma Navarre, 11 sur vieux japon, et 21 sur papier de chine, plus 330 exemplaires sur papier vergé hollande Van Gelder sous couverture bleue.

Traitement de faveur

Gallimard fait partie des éditeurs qui maintiennent cette tradition, née à la fin du XIXe siècle, pour certains domaines comme la poésie, le patrimoine ou encore pour les auteurs sensibles à l’esthétique de leurs ouvrages, et qui en font la demande. Comme Christian Bobin à tous ses éditeurs. "Je ne sais rien de plus beau qu’un nuage, dit-il. Et ce qui s’en rapproche le plus, c’est un beau livre. C’est ce que le papier imprimé peut donner de plus beau et de plus durable." Son dernier opus, Un bruit de balançoire, paru à L’Iconoclaste, où l’on ne fait pas d’habitude de grands papiers, a bénéficié d’un tirage de tête de 20 exemplaires, vendus 150 euros. Philippe Delerm, sensible lui aussi à "cette petite couette de livre encore plus confortable", a des exemplaires de tête au Seuil, qui pratique peu la chose, comme il en avait en "blanche" chez Gallimard, et même jadis au Rocher.

Sauf exceptions, les auteurs qui bénéficient de ce traitement "de faveur" sont souvent les stars de leur maison, les plus à même de susciter chez leurs lecteurs l’achat d’un livre à plus de 100 euros. Des fans, bien sûr, mais aussi, parfois, des investisseurs, qui savent que leur exemplaire ne peut que prendre de la valeur lorsqu’il entrera sur le marché de l’occasion. Ce sont Amélie Nothomb ou Christian Signol (Se souvenir des jours de fête a été tiré à 10 exemplaires de tête + 10 hors commerce, au prix de 80 euros) chez Albin Michel, Michel Houellebecq ou Yasmina Reza chez Flammarion, Charles Dantzig ou Pascal Quignard chez Grasset, Jean d’Ormesson, Philippe Sollers, Annie Ernaux ou Daniel Pennac, entre autres, chez Gallimard. Et, bien sûr, nos prix Nobel : J. M. G. Le Clézio, 140 exemplaires de tête de son dernier roman, Alma (155 euros), et Patrick Modiano, 170 exemplaires de Souvenirs dormants (120 euros).

A la librairie Gallimard du boulevard Raspail, l’une des spécialistes en éditions originales comme Delamain au Palais-Royal ou Mollat à Bordeaux, la directrice, Anne Ghisoli, observe : "Je n’en aurai que 50 de chaque, et ils sont tous réservés !"

Le petit plus

Cette "niche commerciale" se porte bien, même si certains, comme Henri Causse, directeur commercial de Minuit, expliquent que "les exemplaires de tête ne rapportent pas d’argent : à cause des rotatives, il faut réaliser une nouvelle imposition, et c’est le calage qui coûte cher". Nonobstant, Minuit est l’un des rares éditeurs qui fasse des exemplaires de tête pour tous ses ouvrages de littérature depuis les origines : 25 exemplaires en moyenne, mais ça peut aller jusqu’à 99 pour un Jean Echenoz. Tirages et prix sont soigneusement pesés. De même, au Dilettante, les tirages de tête se font pour tous depuis 1984 avec Nouvelles du nord d’Eric Holder. "En tant que libraire, dit Dominique Gaultier, j’aime bien les livres qui ont un petit plus." Son collaborateur, Antonin Bihr, ajoute : "Changer de papier, c’est aussi changer la lecture."

BD collectors

Olivier Dion - Les éditions Black & White ont édité une édition limitée de La mort de Staline, de Fabien Nury et Thierry Robin, accompagnée d’une sérigraphie, d’un fac-similé et de cartes postales.

Dans l’univers de la bande dessinée, les éditions de luxe sont légion. Pour des nouveautés, mais surtout des classiques, même longtemps après leur parution d’origine. Les amateurs se bousculent, réservant leur exemplaire à l’avance, quel qu’en soit le prix. "Il faut préciser que les éditeurs nous imposent des quotas", dit Ariane Roland, responsable des "produits dérivés" de la librairie Album, à Paris.

Le phénomène, né dans les années 1980, est reparti très fort à partir de 2010. "A quelques exceptions près, poursuit la libraire, qui cite le quatrième tome de la série Mattéo de Jean-Pierre Gibrat, chez Futuropolis, dont les 600 exemplaires de luxe ont tous été vendus, ce ne sont pas les éditeurs premiers qui les réalisent, mais de petits indépendants spécialisés, en général des passionnés, qui leur achètent les droits". Ainsi Golden Creek, Original Watts, BD Must, Khani ou Black & White.

L’un des derniers en rayon La terre promise, le dernier album de Lucky Luke, de Jul et Achdé d’après Morris, est chez Black & White en grand format, dos toilé, en noir et blanc sur beau papier, avec des suppléments et un cahier graphique. Le tirage est de 275 exemplaires pour la France, la Belgique, la Suisse et le Canada, plus 25 hors commerce. Prix de vente : 175 euros.

Golden Creek Studio, reprend Le mystère de la grande pyramide, tome II, d’Edgar P. Jacobs (1955), en fac-similé noir et blanc, avec deux calques de coloriage. Signés, certifiés par l’éditeur, 549 exemplaires, vendus 175 euros. Fans, faites vite, Album n’en a reçu que 15.

Position que doit partager Michel Delorme, de chez Galilée, maison qui fait de la "petite bibliophilie" avec des exemplaires numérotés de ses titres en littérature et beaux-arts, souvent "truffés" par un artiste comme Pierre Alechinsky, Adami ou Arroyo. "Je fais des choses très compliquées, dit l’éditeur, pour des amateurs qui aiment les textes, les auteurs et les peintres." C’est sûrement le cas des acquéreurs du fac-similé du Livre d’heures de Jeanne de France, chez Citadelles & Mazenod (tirage 999 exemplaires, prix 890 euros, "et il en reste très peu", dit Matthieu de Waresquiel), ou de ceux du Degas danse dessin de Paul Valéry, illustré par Degas, reprise à l’identique de l’ouvrage mythique, édité en 1936 par Ambroise Vollard (Musée d’Orsay-Gallimard). Tirage 500 exemplaires en tout, dont 50 hors commerce, vendus 250 euros.

Mis en vente le 7 décembre, il n’y en aura pas pour tout le monde. C’est le principe même du rare et cher, que Julien Gracq chahutait dans La littérature à l’estomac, ainsi que celui de la "cote" des écrivains. Mais son éditeur, José Corti, a toujours tiré des grands papiers de ses livres.

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