Forum Livres Hebdo

Lecture : poisons et remèdes

Dans l’assistance du Forum Livres Hebdo, Maison de l’Amérique latine, le 13 mars. - Photo PHOTOS OLIVIER DION

Lecture : poisons et remèdes

Les acteurs du livre ont pu découvrir jeudi 13 mars les résultats de l’étude Ipsos/Livres Hebdo sur les nouveaux lecteurs et débattre sur la place de la lecture dans notre société, la réalité du livre numérique, l’importance des librairies et des bibliothèques comme lieux de vie.

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Par François Oulac,
Créé le 21.03.2014 à 00h00,
Mis à jour le 21.03.2014 à 10h52

Une ambiance chaleureuse pour un sujet crucial. Le Forum Livres Hebdo de jeudi 13 mars à la Maison de l’Amérique latine à Paris, où étaient dévoilés les résultats de notre étude exclusive sur les pratiques de lecture en France (1), a rassemblé plus de 200 personnes. A la tribune, Tiphaine Le Gorju du cabinet Ipsos, l’écrivain et académicien Erik Orsenna, le sociologue Claude Poissenot et le libraire Pascal Thuot (Millepages à Vincennes), pour deux heures de discussion passionnante au chevet de la lecture.

Le sociologue Claude Poissenot (à droite) questionne : comment pousser les jeunes à lire, alors même qu’ils privilégient les activités de groupe et ne trouvent aucun caractère subversif à la lecture ?De g. à d. : Tiphaine Le Gorju (Ipsos), Fabrice Piault (Livres Hebdo), Erik Orsenna, Pascal Thuot (librairie Millepages), Claude Poissenot (sociologue).

Après une présentation complète du sondage par Tiphaine Le Gorju, les trois invités ont chacun exposé leurs réflexions préliminaires. "Cette étude apporte beaucoup de confirmations et d’interrogations", commente Claude Poissenot. Pour le sociologue, l’érosion du taux de lecture a déjà été constatée par les précédentes études du ministère de la Culture. Mais le numérique suscite des interrogations, car il redéfinit la culture dominante et bouscule l’image du livre par son caractère "non institutionnel", sans pour autant démocratiser la lecture. Egalement évoquée, la tension entre le caractère solitaire et socialisant de la lecture. Comment pousser les jeunes à lire, alors même qu’ils privilégient les activités de groupe et ne trouvent aucun caractère subversif à la lecture ? Pour retrouver cet attrait, "il faudrait interdire aux enfants de lire !" plaisante le sociologue. Pascal Thuot, de la librairie Millepages à Vincennes (94), déplore la perte d’attractivité des librairies - seulement 5 % des lecteurs utilisent le rôle prescripteur des libraires, selon notre étude. Pour lui, la reconquête passe par une meilleure qualité d’accueil et une politique plus volontaire de l’Etat : "Il faudrait une mutualisation des moyens, une politique plus innovante, un discours plus séduisant des pouvoirs publics et des acteurs du secteur." Après l’intervention d’Erik Orsenna portant sur l’importance des librairies comme lieu de vie et l’urgence de redonner aux Français le goût du livre (voir encadré), la parole était à la salle pour des échanges de bonne tenue souvent enrichissants.

"On a organisé un festival mangas hors bibliothèque, c’était un joyeux foutoir qui mélangeait toutes les générations ! Il faut sortir de nos murs, aller chercher les gens." Francis Degenne, bibliothèque Aimé-Césaire à Villiers-le-Bel.

"Le problème des librairies, c’est qu’elles sont trop bien rangées", observe Marie Oneissi, de la Maison du dictionnaire, pour expliquer le manque d’attrait des adolescents pour les rayonnages. "Les jeunes veulent des librairies qui ressemblent à leur chambre !" ajoute-t-elle. Un bibliothécaire de l’Eure abonde dans le sens de Pascal Thuot, à propos des carences d’accueil dans les librairies. Le problème est, selon lui, le même dans les bibliothèques, avec un personnel "pas toujours impliqué dans la lecture". Rebondissant sur l’avis des lecteurs qui dans l’enquête reprochent aux livres numériques de ne pas pouvoir s’échanger ou se prêter, une autre bibliothécaire pose le problème du prêt en bibliothèque, entravé par des systèmes d’offres globales qui ne permettent pas aux bibliothèques de sélectionner les ebooks.

"Le problème des librairies, c’est qu’elles sont trop bien rangées." Marie Oneissi, La Maison du dictionnaire, Paris.

Des solutions.

De son côté, une bibliothécaire "à la retraite depuis peu" est étonnée de constater que le club de lecture qu’elle a créé au sein d’une petite association connaît un grand succès : "Depuis que je ne travaille plus, précise-t-elle, j’organise des clubs de lecture qui ont beaucoup plus de succès que tous ceux que j’ai pu faire en bibliothèque." Pour elle, le caractère institutionnel et sérieux de la bibliothèque effraie. Francis Degenne, de la bibliothèque Aimé-Césaire de Villiers-le-Bel, tient à prouver qu’il existe des solutions : "On a organisé un festival mangas hors bibliothèque, c’était un joyeux foutoir qui mélangeait toutes les générations ! Il faut sortir de nos murs, aller chercher les gens. Trouver des associations pour des partenariats."

Bertrand Picard, de Gibert Jeune, soulève une question absente de l’étude : quid de la lecture d’apprentissage, secteur crucial du rapport des lecteurs au livre ? Etudie-t-on plus sur support numérique en 2014 qu’en 2011 ? Autre point important à creuser, selon Hervé Renard, du ministère de la Culture : "L’étude ne mesure pas exactement le pouvoir de prescription des librairies : la disposition des rayonnages, la mise en valeur de l’offre…." Peu avant la conclusion, Erik Orsenna propose une définition de la librairie : "Un lieu où l’on se rend pour acheter un livre, et d’où l’on ressort avec un autre. Plus un autre. Plus un autre…"

(1) L’étude Ipsos/Livres Hebdo, présentée dans LH 989 du 14.3.2014, p. 14 sous le titre "Alerte sur la lecture" est consultable sur www.livreshebdo.fr.

Erik Orsenna : "On n’a jamais autant lu"

Rebondissant sur les données de l’enquête, l’auteur de Mali, ô Mali (Fayard) a insisté sur le lien social que crée la lecture.

"J’aimerais rappeler ce chiffre : un Français sur cinq ne sait pas lire en classe de sixième. Et ça s’aggrave. Cela m’amène à trois remarques. La première, c’est qu’on n’a jamais autant lu qu’aujourd’hui. Ne pas savoir lire, c’est donc se retrouver en dehors de la société. La deuxième : lire en solitaire, ce n’est pas à la mode, car l’une des terreurs de nos contemporains, c’est de se retrouver seul face à soi- même. Et troisième chose : il n’y a jamais eu autant de monde dans les rencontres vivantes en librairie. La lecture est comme la musique : on peut en écouter, en télécharger autant qu’on veut dans son coin, mais rien ne remplace un vrai concert. A notre époque, où jamais on n’a eu autant d’informations sans explications, le besoin de compréhension est immense. C’est pourquoi le service en librairie devient de plus en plus irremplaçable. Pour moi, les libraires qui ne sont que des offreurs de rayonnages sont morts, et je ne les regretterai pas. La librairie ne doit pas être un point de vente, mais un point de vie. […]

Finalement ce qui m’intéresse, c’est que les hommes ont inventé les livres et que les livres ont inventé les hommes. En sachant ça, il est impossible de ne pas considérer les librairies et les bibliothèques comme un prolongement de l’école ! Parce que si on ne lit pas, on est au-dessous de soi." <



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