Sur les marches de l'hôtel du Parc à Vichy, le maréchal Pétain et Pierre Laval posent devant l'objectif. Entre eux, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, et le cardinal Gerlier, primat des Gaules et porte-parole de l'Assemblée des cardinaux et archevêques de la zone libre. C'est la photo choisie pour la couverture du travail de Sylvie Bernay. Elle a souvent servi à signaler la compromission de l'Eglise de France avec l'Etat français. Et donc à mettre en évidence sa responsabilité dans le processus qui conduisit à la Shoah.
L'étude de Sylvie Bernay, tirée de sa thèse de doctorat, montre que les faits sont plus complexes. En ayant eu accès à des archives jusqu'alors inexploitées - en attendant celles du pontificat de Pie XII qui devraient être accessibles dans deux ou trois ans -, la jeune historienne rappelle que Gerlier, qui fut surnommé par des hiérarques de Vichy "le primat de Gaulle", apporta son soutien au pasteur Marc Boegner, couvrit les activités résistantes du père Chaillet et pesa de toute son autorité sacerdotale contre les rafles de Juifs à l'été 1942. Ils seront cinq évêques à protester en chaire, dont Mgr Saliège à Toulouse.
Jusqu'alors, en effet, il était convenu de considérer que l'Eglise de France avait collaboré, laissant aux prêtres et aux fidèles le soin de sauver ce qui pouvait l'être encore de l'attitude des dirigeants catholiques français. En résumé, la rébellion des croyants contre un épiscopat soumis.
La plupart des évêques, il est vrai, furent pour la Révolution nationale de Pétain. Mais, comme beaucoup de Français, leur opinion évolua au cours de la guerre, notamment avec l'adoption, puis l'application de la législation antisémite et la multiplication des arrestations et des déportations.
C'est bien tout le paradoxe de l'Eglise de France qui est ici mis en évidence. Mais c'est aussi ce paradoxe qui a permis aux deux tiers des Juifs de France de survivre à la criminalité nazie soutenue par Vichy. Sur ce terrain éminemment polémique, Sylvie Bernay s'attache à éviter tout manichéisme, tout a priori pour s'en tenir aux faits et à ce que nous apprennent les nouveaux documents mis au jour.
"L'Eglise de France n'est pas restée insensible à la détresse des Juifs pendant la Shoah", assure-t-elle. Si Vichy a bien eu un rôle dans la solution finale, celui de l'Eglise de France est beaucoup moins certain, même si quelques prélats sont allés un peu loin dans le silence à l'endroit d'un Etat qu'ils n'avaient pas choisi. Après le travail monumental de Limore Yagil dont la publication s'est achevée l'année dernière au Cerf (La France terre de refuge et de désobéissance civile (1936-1944) : exemple du sauvetage des Juifs), on ne pourra désormais évoquer ce sujet sensible sans prendre en compte ce travail novateur.
