« J’ai fait la guerre de 1914 en Argonne, j’ai connu la boue des tranchées et des villages où nous allions au repos, j’ai vu les morts ramassés après une attaque, mais jamais je n’ai rien vu de comparable à ce que j’ai vu ici dans le K.L.B. » C’est pour cela que Jean Hoen (1884-1949) a souhaité témoigner. Pour dire l’horreur de ce qu’il a vu et vécu.
Ce menuisier-ébéniste lorrain avait alors près de 60 ans lorsqu’il fut jeté dans l’enfer du Konzentrationslager Buchenwald (KLB), après avoir été interné à Compiègne. Du 3 septembre 1943 au 9 avril 1945, il prend des notes. Il s’appuie aussi sur des informations données par d’autres détenus, pas toujours très fiables, mais qu’importe. L’essentiel est de dire au plus près de l’expérience. De tout cela, il tire ce qu’il appelle « deux reportages vécus » à destination du grand public et dans la perspective de se « relever commercialement » après avoir tout perdu à Marseille. C’est en effet dans la cité phocéenne, où il avait rejoint la Résistance, qu’il fut arrêté.
Le premier livre, De Compiègne à Buchenwald. « Frontstalag 122 », un camp de concentration en France, fut publié à compte d’auteur en 1945 et passa inaperçu. Le second, resté à l’état de manuscrit, était inédit jusqu’à ce jour. La grande valeur du texte réside dans son authenticité, sa méticulosité à décrire la vie quotidienne. Jean Hoen n’est ni historien ni écrivain, il est victime. Ses derniers mots sont révélateurs de sa démarche. « J’espère vous avoir intéressé et surtout vous avoir inspiré : la haine de tout ce qui est boche. »
Olivier Lalieu, auteur de La Résistance française à Buchenwald (Tallandier, « Texto », 2012), l’explique dans son introduction. Jean Hoen est une voix saisie dans son immédiateté, un cri de déporté qui n’hésite pas à user de l’antisémitisme présent dans le camp ou à véhiculer des ragots sur les Polonais ou les Russes. Mais c’est aussi tout l’intérêt de cette parole brute : dire le camp comme il a été ressenti, sans recul, dans sa douleur instantanée.
D’abord le train de Compiègne à Buchenwald. Des scènes terribles. Des jours sans manger et sans boire dans des conditions extrêmes. Et puis les détails sur l’organisation du camp, sa violence, la mort omniprésente et le système pervers mis au point par les nazis. Le matricule 20224, qui échappe aux corvées en raison d’une condition physique délabrée, décrit l’insalubrité, les brimades, les appels interminables de ces hommes rayés qui se traînaient telle « une vraie cour des miracles ». Et puis, à mesure que l’Armée rouge progresse, il y a les arrivés d’Auschwitz. « Les récits que j’ai entendus du séjour dans ce camp font état de telles cruautés que l’on se refuse à y croire. »
Jean Hoen survivra peu d’années à cette épreuve. Il avait été dénoncé à la Gestapo par ses logeurs à Marseille… Il demanda à être enterré avec son habit de déporté. L. L.