Rentrée littéraire

Les auteurs partent en campagne

Pour une rencontre en librairie, c’est en général l’éditeur qui finance le voyage de son auteur. - Photo OLIVIER DION

Les auteurs partent en campagne

Alors que les 560 romans de la rentrée littéraire affluent dans les librairies, presque autant d’auteurs commencent à sillonner la France, mais aussi la Suisse et la Belgique, avant le Québec, pour aller à la rencontre de leurs lecteurs. Des tournées qui reposent, comme dans le secteur musical, sur une préparation millimétrée depuis des mois par les éditeurs et les libraires.

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Par Pauline Leduc, Clarisse Normand,
Créé le 02.09.2016 à 00h00,
Mis à jour le 02.09.2016 à 08h11

C’est une tournée avec une trentaine de dates qu’entame Véronique Ovaldé ce vendredi 2 septembre au Livre sur les quais de Morges (Suisse) à l’occasion de la parution, chez Flammarion, de son nouveau roman Soyez imprudents les enfants. "Elle a été très sollicitée et ce sera une période particulièrement intense pour elle qui doit notamment jongler avec ses obligations familiales", note Rémy Verne, responsable des relations avec les librairies chez Flammarion.

"Nous essayons d’équilibrer la présence des auteurs entre les endroits immanquables, qui drainent beaucoup de lecteurs, et d’autres plus confidentiels." Rémy Verne, Flammarion - Photo DR

A ses côtés, plus de 300 auteurs, dont une grande majorité débute avec cette manifestation le marathon de promotion de leur roman. Tous s’égayeront ensuite aux quatre coins de la France (et parfois jusqu’au Québec) qu’ils sillonneront pour des rencontres et dédicaces en librairie, entrecoupées de visites dans des salons stratégiques comme Le Livre sur la place, à Nancy (du 9 au 11 septembre, ou les Correspondances de Manosque, du 21 au 25 septembre, jusqu’à la Foire de Brive, début novembre, qui marque traditionnellement la fin des manifestations de la rentrée littéraire. Alors que cette dernière voit, d’après nos données Livres Hebdo/electre.com, 560 romans affluer dans les librairies, presque autant d’auteurs sont mobilisés. "Pendant trois mois, ils vont se déplacer sur le terrain, un peu comme les hommes politiques partent en campagne électorale, pour rencontrer ceux qui leur sont déjà acquis, mais aussi pour conquérir un nouveau lectorat", analyse Vincent Eudeline, responsable de la communication au Passage.

"Il ne faut pas léser les libraires qui ont attendu de lire le livre pour se manifester en bouclant trop tôt les plannings des auteurs." Pierre Hild, L’Olivier - Photo OLIVIER DION

Un travail de fourmis

Si ces rencontres n’attendent pas la rentrée pour fleurir, elles se concentrent durant cette période où la littérature est mise en avant sur la scène médiatique. "Nos auteurs se déplacent toute l’année, mais il y a un rituel autour de la rentrée littéraire en France, une effervescence rythmée par les grands salons de l’automne autour desquels se greffent de plus en plus de rencontres en librairie", note Virginie Petracco, responsable de la communication à L’Olivier. Encore marginales il y a une vingtaine d’années, les tournées d’auteurs de la rentrée sont devenues un phénomène incontournable, certains écrivains n’hésitant pas à faire le déplacement depuis l’étranger comme la primo-romancière française Anaïs Llobet qui fera un aller-retour depuis Moscou où elle vit, le temps de quelques rencontres.

La liste de ces dernières ne cesse de s’allonger depuis la fin août sur les sites et réseaux sociaux des éditeurs et des libraires. Mais elles sont le fruit d’un travail de fourmis mené de toute part dès le mois de mai, avec l’envoi des programmes de la rentrée. "Dans la foulée, nous recevons les premières demandes qui vont se multiplier après les réunions de présentation aux libraires : il est essentiel que les auteurs soient présents puisque de très nombreux contacts s’y nouent", explique Vivien Boyer, responsable communication et partenariats chez Arthaud.

Qui paie quoi ?

Rencontres en librairie :

les frais de déplacement de l’auteur se répartissent habituellement entre l’éditeur, qui finance le voyage, et le libraire, qui prend en charge l’hébergement et le couvert. Ces modalités sont susceptibles d’être adaptées.

Rencontres en salon :

les organisateurs des manifestations prennent généralement en charge les frais des auteurs. Depuis février 2016, dans les manifestations soutenues par le CNL, les auteurs sont rémunérés.

Avant même l’acheminement en librairie des premiers exemplaires, les responsables des relations librairies-salons et les services de presse des maisons d’édition centralisent des centaines d’invitations émanant directement des libraires ou relayées par les représentants en région.

"Je procède de deux façons, détaille Colette Kerber, de la librairie Les Cahiers de Colette (Paris 4e). Pour les auteurs que j’aime particulièrement, je peux parfois m’organiser avant d’avoir lu le livre, mais plus généralement, je lis les ouvrages qui m’intéressent et, en cas de coup de cœur, je fais ma demande après, en juin ou juillet."

Le nombre de demandes et la date à laquelle elles sont formulées dépendent évidemment de la popularité de chaque écrivain. Lisa Liautaud, éditrice chez Plon, n’a pas été surprise qu’Anaïs Llobet, dont elle s’occupe, ne soit sollicitée qu’à partir du mois d’août. "Je sais qu’elle ne faisait pas partie des priorités des libraires, qui avaient déjà beaucoup à faire avec les poids lourds de la rentrée, il fallait donc leur laisser le temps de lire son roman." A l’inverse, L’Olivier a reçu dès le printemps une avalanche de sollicitations pour Jean-Paul Dubois, qui y publie un nouveau roman très attendu. "Nous devons d’ailleurs être vigilants face à ces demandes à l’aveugle, arrivant très précocement, il ne faut pas léser ceux qui ont attendu de lire le livre pour se manifester en bouclant trop tôt les plannings des auteurs", souligne Pierre Hild, responsable commercial de L’Olivier.

Le choix du libraire

Si les éditeurs prennent en compte l’ordre d’arrivée des invitations, d’autres critères pèsent dans la balance lors du tri des invitations des libraires : la motivation de la demande, la capacité à attirer un public de fidèles, un réseau suffisamment étendu pour assurer la communication des événements auprès des médias, mais aussi un minimum de moyens pour mettre en place des vitrines et participer aux frais du déplacement de l’auteur. Au-delà, les éditeurs doivent jongler avec des questions diplomatiques et stratégiques.

"Nous essayons d’équilibrer la présence des auteurs entre les endroits immanquables, qui drainent beaucoup de lecteurs, et d’autres plus confidentiels, mais aussi d’être fidèles aux librairies avec lesquelles nous entretenons des rapports privilégiés tout en laissant leur chance à celles qui nous sont inconnues", résume Rémy Verne.

Pour éviter les mauvaises surprises, comme une absence d’organisation ou un modérateur qui n’a pas lu le livre, les éditeurs s’appuient majoritairement sur un réseau de libraires avec qui ils ont établi un rapport de confiance. Ce lien qui se tisse avec le temps entre les responsables des relations libraires et ces derniers se révèle primordial. "Si notre contact privilégié dans la maison d’édition s’en va, nous pouvons rencontrer des difficultés pour faire entendre nos invitations et il faut parfois leur courir après", regrette Françoise Gaudefroy, directrice de la librairie Martelle, à Amiens

Ce rapport de confiance fonctionne dans les deux sens, car si les éditeurs n’ont pas besoin de pousser leurs auteurs confirmés, ils sont souvent une force de propositions pour les moins connus. "Lorsqu’un éditeur que je connais bien me demande d’accueillir un écrivain, même débutant, j’accepte souvent si son travail me plaît, et ce malgré le risque qu’il n’y ait personne, puisque j’ai confiance en son jugement", explique Colette Kerber. Même son de cloche pour Frédéric Versolato, à la librairie 47 degrés Nord, à Mulhouse, qui "ne pense pas ces événements en termes de rendement, et heureusement d’ailleurs".

Principaux concernés, les auteurs ont bien évidemment leur mot à dire. "On leur montre les invitations qui nous semblent intéressantes, ils nous font part de leurs envies et on organise la durée et l’itinéraire de la tournée en fonction de leurs disponibilités ; cela se fait au cas par cas", explique Nicolas Vasseur, responsable des relations libraires chez Actes Sud. L’intensité du rythme des rencontres dépend donc de multiples facteurs plus ou moins prévisibles. Certains écrivains, comme Laurent Gaudet, seront peu présents, ressentant le besoin de lever le pied après les tournées précédentes. D’autres, à l’image de Mathias Enard l’an passé, sillonneront le pays jusqu’à la rentrée suivante, auréolés par un prix prestigieux tandis que, comme le confient certains éditeurs, quelques-uns verront leur agenda s’étoffer afin de compenser le succès mitigé de leur ouvrage.

La fin des signatures sèches

Dernier point essentiel dans la balance, la nature des rencontres proposées. Longtemps pratiquées, les signatures sèches, durant lesquelles l’écrivain attend simplement derrière une table de dédicacer son ouvrage, ont de moins en moins cours. "Comme je travaille la semaine et que j’écris le week-end, si j’arrive à me libérer pour une rencontre je privilégie de réels moments de partage et décline souvent ce type d’invitations", précise Jean-Claude Lalumière. Les éditeurs, qui les jugent stériles et potentiellement gênantes pour leurs auteurs, se détournent de ces signatures au profit de tables rondes, débats ou lectures.

Les libraires l’ont bien compris : "Soit on collectionne les auteurs comme une prise de guerre qu’on mettrait en vitrine, soit on réfléchit et on essaye d’inventer une façon différente de parler du livre", tranche Pascal Thuot, directeur de Millepages, à Vincennes, et par ailleurs secrétaire général du Festival America. A la rentrée dernière, pour "donner de l’épaisseur au moment", il a par exemple réuni Hakan Günday et Alain Mabanckou : au programme, un dialogue, des lectures mutuelles de leur roman, beaucoup d’échanges et un public ravi. En bref, les ingrédients d’une rencontre réussie. P. L.

Serge Joncour : "On puise dans les tournées une inspiration folle"

Serge Joncour - Photo OLIVIER DION

Avec près d’une dizaine de rentrées littéraires à son actif et la réputation d’être particulièrement présent sur le terrain, Serge Joncour est un grand habitué des tournées de l’automne dans les salons et les librairies. "On y puise une inspiration folle, cela nourrit réellement mon travail d’écriture", assure-t-il. A tel point que le héros de son précédent roman, L’écrivain national, paru à la rentrée 2014 chez Flammarion, n’était autre qu’un auteur parti à la rencontre de ses lecteurs.

Deux ans après ce titre distingué par le prix des Deux-Magots, Serge Joncour revient en librairie avec, toujours chez Flammarion, Repose-toi sur moi. Il entame actuellement une tournée d’une vingtaine de dates. "On est toujours flatté et soulagé lorsqu’on reçoit les premières invitations parce que ça veut dire qu’on compte." Avec le temps, l’auteur a appris à ne pas trop accorder de crédit aux pronostics de succès des romans de la rentrée. "Il y a toujours des attendus, des espérés, des promis à un grand sort ou des outsiders mais, dès les parutions, les cartes sont rebattues selon les médias, le goût des libraires ou le bouche-à-oreille." Comme à chaque nouvelle rentrée, Serge Joncour souhaiterait pouvoir accepter toutes les invitations, mais il se fixe comme limite de ne pas dépasser deux rendez-vous par semaine. "Au-delà, ça devient compliqué en termes de temps et de déplacements, même si mon éditeur tente de regrouper les rencontres par zones géographiques." L’auteur s’autorise à effectuer de longues tournées puisqu’il a "la chance de ne faire qu’écrire" et qu’il profite des longs trajets en train pour se laisser aller à la rêvasserie, "mère de l’inspiration".

Serge Joncour déborde d’enthousiasme sur ces passages en librairie "où on se trouve immergé au milieu de gens qui vous attendent et ont tant de choses à vous dire", comme sur le bonheur de voir un libraire "courir chercher des chaises au café d’à côté car le public est trop nombreux". Il avoue sans gêne qu’il a vécu des moments parfois difficiles. "Soit on est porté par le livre, soit on doit se le traîner lorsqu’il ne marche pas très bien." Les tournées peuvent alors devenir "épuisantes". "Parfois, vous faites plusieurs heures de TGV, à la gare le journal local que vous feuilletez descend votre livre et, pour couronner le tout, il n’y a presque personne à votre rencontre." Des expériences désagréables qu’il aborde avec sagesse. "Quand un précédent livre a bien fonctionné, on peut être dans une confiance excessive : ces moments nous remettent les idées en place." P. L.

100 auteurs pour la Fnac au Carreau du Temple

La création du Forum Fnac livres, du 2 au 4 septembre à Paris, couronne l’ambitieuse politique de programmation littéraire déployée toute l’année par la chaîne dans ses magasins.

Du 2 au 4 septembre au Carreau du Temple, à Paris. - Photo BESOPHA/CC BY 2.0 GENERIC

Pas moins de 100 auteurs doivent participer, du 2 au 4 septembre, à la première édition du Forum Fnac livres, la manifestation littéraire créée par l’enseigne dirigée par Alexandre Bompard et programmée dans l’enceinte du Carreau du Temple, à Paris (3e). Destiné au grand public et gratuit d’accès, ce nouveau festival, très axé sur la rentrée littéraire, a vocation à devenir un rendez-vous fort de la Fnac à un moment clé de l’année. Et, semble-t-il, à remplacer, avantageusement pour la Fnac, sa participation au salon Livre Paris, d’où elle était absente cette année. En privilégiant un événement d’enseigne, elle s’offre une meilleure visibilité et, sans doute, un meilleur retour sur investissement.

Conçue autour de trois zones d’attraction, la librairie, les dédicaces et les rencontres, la nouvelle manifestation constitue, selon Coralie Piton, directrice du livre de la Fnac, "le point d’orgue de notre politique culturelle menée tout au long de l’année avec plus de mille rencontres organisées avec des auteurs dans nos magasins en France".

Comme le prix du Roman Fnac, qui couronne depuis quinze ans un titre de la rentrée littéraire et a été remis ce 1er septembre, le nouveau Forum est piloté par le service politique des actions culturelles au sein de l’enseigne, mais a impliqué d’autres départements, à commencer par la direction du livre. "Durant plusieurs mois, nous avons eu, à un rythme hebdomadaire, des comités de pilotage interservices pour organiser la manifestation et définir le programme des invités, mais aussi des animations", explique Laurent Glépin, directeur de la communication et de la politique des actions culturelles depuis 2011.

Dans le secteur du livre, ce travail entre les équipes n’a rien d’exceptionnel dans la mesure où "pour toutes les rencontres avec les auteurs, même celles initiées à la demande d’un libraire sur le terrain, notre service est un point de passage obligé", précise-t-il.

Une équipe dédiée

Rattaché au département de la communication, et non plus du marketing comme c’était le cas avant 2012, le service politique des actions culturelles se compose aujourd’hui d’une quinzaine de conseillers régionaux (9 en Ile-de-France, 6 en province). "Alors qu’avant une personne dans chaque magasin s’occupait des animations culturelles, en même temps que de la communication et du marketing, rappelle Laurent Glépin, nous avons depuis six ans une équipe dédiée à la programmation des rencontres avec un vrai savoir-faire."

En contact avec les différents magasins de leur territoire, les conseillers régionaux agissent comme de "véritables courroies de transmission opérationnelles pour organiser au sein du réseau ce qui a été décidé au siège, mais aussi pour faire remonter les demandes de terrain auprès du siège", détaille leur directeur, estimant que cette organisation, très particulière dans le secteur, a permis "d’upgrader la qualité des événements Fnac". C. N.


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