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Les bonnes feuilles de "Petite histoire de la librairie française"

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Les bonnes feuilles de "Petite histoire de la librairie française"

La Fabrique publie le 20 janvier Petite histoire de la librairie française de Patricia Sorel à l'occasion du 40e anniversaire de la loi Lang.

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Par Isabel Contreras,
Créé le 19.01.2021 à 18h02,
Mis à jour le 20.01.2021 à 12h30

Ils étaient d'abord des"stationnaires", vulgairement appelés libraires. Ils proposaient des livres universitaires, des manuels scolaires, des missels aussi. Avant que la Révolution ne libére cette profession du carcan des corporations, il fallait "postuler" pour devenir libraire, obtenir un brevet. Des origines du métier à sa transformation à l'aune de l'ère numérique, la chercheuse Patricia Sorel revient sur cette Petite histoire de la librairie, à paraître le 20 janvier à La Fabrique, à l'occasion du 40e anniversaire de la loi Lang. Livres Hebdo a sélectionné les bonnes feuilles.
 
  • Devenir libraire au VIIe siècle

« L’accès à la maîtrise de libraire, qui donne le droit de tenir une librairie, est long et difficile si l’on n’est pas fils de maître. À Paris, le règlement de 1649, puis celui du 28 février 1723 (qui sera étendu à la province en mars 1744), exigent quatre ans d’apprentissage (en sont dispensés les fils de maîtres) et au moins trois années de compagnonnage. Le compagnon parcourt le pays de ville en ville pour parfaire sa formation et, s’il a 20 ans accomplis, peut ensuite se faire recevoir maître après avoir subi un examen devant la chambre syndicale des imprimeurs et libraires. Le 20 mars 1782, Alain Le Fournier doit ainsi répondre à huit questions devant la chambre syndicale de Rennes : Quels sont les livres prohibés et deffendus ? À quoi reconnaît-on un livre contrefait de l’édition originale ? Quelle est la forme des livres et de combien de pages ont ses feuilles suivant les formats? Qu’est-ce que la bibliomanie? Qu’elle est la connoissance de la bibliographie? Quelles sont les belles éditions connues en librairie ancienne et moderne ? A quoy doit s’attacher principalement un libraire dans la conduitte de son commerce ? Quelles sont les qualités d’un bon libraire ? « Ayant satisfait avec sagacité à toutes les questions qui lui ont été faites », il est autorisé à ouvrir une librairie à Brest après avoir fourni les pièces requises. Selon le règlement promulgué par Louis XIV en 1649, les aspirants à l’imprimerie et à la librairie doivent en effet être français, catholiques, de bonnes vie et mœurs, et sont tenus de fournir des certificats prouvant qu’ils sont « congrus » en latin et qu’ils savent lire le grec. »
 
  • Représentant et libraire : les colporteurs aux XVIIe et XVIIIe

« Apparus d’abord dans les villes, les colporteurs vont, à la fin du XVIIe siècle et en plus grand nombre au XVIIIe siècle, parcourir les campagnes. Chargés d’une hotte, d’une besace ou d’une boîte en bois placée en bandoulière, ils sont souvent la seule librairie à laquelle les populations villageoises ont accès. Dans les provinces, écrit Malesherbes, « tout est rempli de marchands vagabonds, qui étalent des livres dans les foires, les marchés, les rues des petites villes. Ils vendent sur les grands chemins ; ils arrivent dans les châteaux, et y étalent leurs marchandises». Il existe un colportage régional, mais aussi un colportage à grande distance. Certains colporteurs parcourent à pied des distances considérables, tel ce Guillaume Guenin, marchand imagier, originaire de Cametours en Normandie, qui meurt à Besançon en 1756 pendant sa tournée. Ils se réapprovisionnent d’un imprimeur-libraire à l’autre, achetant à crédit des livres qu’ils remboursent au fur et à mesure de leurs ventes. Certains font le colportage pendant la belle saison seulement, d’autres colportent toute l’année comme les Chamagnons, habitants du village lorrain de Chamagne. »
 
  • Les best-sellers au XIXe

« Martyn Lyons, qui a analysé les « best-sellers » de l’édition entre 1811 et 1850, a montré que les trois titres les plus vendus sur toute cette période sont les Fables de La Fontaine, le Catéchisme historique de Fleury et Télémaque de Fénelon, destinés à l’instruction de la jeunesse. Le romantisme apparaît donc « comme la crête fugitive d’une vague sur un océan de classicisme et de catholicisme ». Si les Chansonsde Pierre-Jean de Béranger connaissent un grand succès (avec un tirage estimé à au moins 200 000 exemplaires entre 1826 et 1835), les ventes des auteurs contemporains sont souvent modestes. Notre-Dame de Paris connaît huit éditions entre 1831 et 1836, mais pour un tirage global de 11000-14000 exemplaires; La Peau de chagrin de Balzac, publié la même année, ne dépasse pas les 20 000 exemplaires avant 1850 ; les romans champêtres de George Sand ne sont tirés qu’à 1500-2000 exemplaires en 1850; quant au Rouge et le Noir de Stendhal (1830), les première et deuxième éditions se réduisent à 750 exemplaires."
 
  • L’apparition des offices

« Ce n’est qu’après la suppression du brevet que les éditeurs prennent l’habitude d’envoyer aux petits points de vente un choix de livres « en office », ce que les libraires acceptent peu à peu. En 1889, le Cercle de la Librairie charge une commission de codifier « les usages les plus constants de la librairie ». Ces « instructions sur les usages de la librairie française », publiées en janvier 1891 dans la Bibliographie de la France, mentionnent les « envois d’office », lesquels « ne sont pas considérés comme ventes fermes et peuvent être retournés à l’éditeur dans les délais ordinaires » – les frais de port aller et retour étant à la charge du libraire. »
 
  • Une librairie au début du XXe siècle

« Toutes les librairies sont prolongées par une arrière-boutique plus ou moins vaste, avec des murs tapissés de rayonnages en bois blanc peint, qui sert de réserve aux ouvrages en double, aux commandes, aux livres récemment reçus et à la préparation des retours. Henri Desmars a rappelé qu’à cette époque les libraires ne pouvaient lire ou consulter très aisément les ouvrages reçus, les livres n’étant pas coupés. « Si le libraire les découpait entièrement, il ne pouvait plus les retourner à l’éditeur. Alors, pour éviter ce refus, il devait prendre une lame de rasoir, découper les tranches extérieures, plus rarement les tranches de pied – ou alors dans le cas de cahiers très épais –, mais surtout ne pas toucher aux tranches de tête, car celles-ci découpées auraient attiré l’attention des employés chargés des retours chez l’éditeur qui aurait refusé immédiatement le livre. Cette opération réussie, la lecture n’en restait pas moins acrobatique car il fallait glisser un œil dans le haut des pages non détachées et pour cela le libraire devait se contorsionner et incliner le livre pour avoir la lecture complète du texte"."
 
  • Les libraires se regroupent en syndicats régionaux

« La suppression du brevet intervient au terme d’une phase d’expansion de la librairie. La fin du XIXe siècle est en effet marquée par une crise qui touche tout le secteur du livre. La multiplication des collections de livres à bas prix a déstabilisé le marché. Les libraires voient leurs marges rognées, tandis que les livres reliés et les beaux-livres à 7,50 francs se vendent plus difficilement. De surcroît, les tirages élevés, qui avaient permis de réduire le coût du livre, ont eu tendance à générer une surproduction parfois difficile à écouler pour les libraires. Ces différents facteurs, conjugués à la crise financière qui sévit à partir de 1891 et dure jusqu’à la Grande Guerre, occasionnent de nombreuses faillites : ce sont plus de 2 000 librairies qui disparaissent entre 1880 et 1910 (leur nombre passe de plus de 7 000 à 5 000 environ).

La crise conduit les « vrais » libraires à s’organiser afin de défendre leurs intérêts et faire entendre leurs revendications. La loi Waldeck-Rousseau (1884), qui autorise la formation de syndicats professionnels en abrogeant la loi Le Chapelier (1791), permet aux libraires de se regrouper en syndicats régionaux. Le mouvement naît à Lyon à l’initiative d’Antoine Roux. Le 13 octobre 1891, ce dernier envoie à tous les libraires de France une circulaire qui commence ainsi : « En présence de la crise que traverse en ce moment le commerce de la librairie, [vingt et un libraires lyonnais] ont décidé de faire un appel à tous les libraires détaillants de France, pour établir entre eux une entente analogue à celle qui existe, sous forme de syndicat, en Allemagne et en Suisse. » Il les invite en outre à faire connaître leur préférence entre un syndicat national unique et des syndicats régionaux unis dans une fédération nationale. Plus de huit cents libraires lui répondent en se prononçant presque à l’unanimité pour une organisation régionale. Le 17 janvier 1892, le premier syndicat est créé à Lyon. »
 
  • Le premier prix littéraire des libraires

« En 1955 est créé le prix des Libraires (dont le premier lauréat est Michel de Saint-Pierre pour Les Aristocrates). Au-delà de son intérêt commercial, le prix des Libraires est un moyen d’apporter « un surcroît de prestige à la profession », de faire reconnaître son rôle de prescripteur. « Lisez-le pour pouvoir en parler efficacement, exposez-le largement dans vos vitrines, laissez-le longtemps sur le plat : qu’il soit en vue, avec sa bande attirante, et dites bien autour de vous que c’est le Prix de la loyauté et de l’indépendance – que nulle consi- dération de chapelle ou de maison n’en détermine le choix », s’enflamme le président de la Chambre syndicale Jean Pulby. Le prix doit être aussi une alternative aux grands prix littéraires de l’automne qui conservent tout leur prestige et sont un événement important dans la vie des libraires, notamment ceux de Paris qui rivalisent alors de vitesse pour offrir à leur clientèle les ouvrages primés. »
 
  • Les années 80, le prix unique du livre

« La loi relative au prix du livre est votée à la quasi-unanimité le 10 août 1981. À partir du 1er janvier 1982, l’éditeur fixera le prix de vente du livre et la remise accordée aux détaillants devra prendre en compte la qualité des services rendus par ces derniers en faveur de la diffusion du livre. De son côté, le détaillant ne pourra pratiquer un rabais supérieur à 5 % – limitation qui ne s’appliquera pas aux collectivités locales, établissements d’enseignement, bibliothèques, syndicats représentatifs, comités d’entreprise, associations qui achètent des livres scolaires – et il devra offrir gratuitement le service de commande à l’unité. Les livres ne pourront être soldés que deux ans après leur parution et si le dernier approvisionnement remonte à plus de six mois. La loi prévoit toutefois que les clubs pourront vendre les livres par courtage, correspondance ou abonnement, à un prix inférieur, neuf mois après la première édition. »
 
  • La Fnac vs le riche réseau de libraires indépendantes

« Dans une note de 1986, Jérôme Lindon cite l’exemple du premier roman de Jean-Philippe Toussaint. « Le 1er septembre 1985, la valeur marchande de La Salle de bain est égale à zéro. Huit mois plus tard – sans que l’auteur soit passé à la télévision et sans que le livre ait été couronné par le moindre prix littéraire –, les ventes atteignent 50 000 exemplaires et l’ouvrage est traduit ou en voie de traduction dans huit langues. » Alors que l’office global de La Salle de bain se montait à 2 110 exemplaires, seuls 129 ont été mis en place dans les quinze Fnac de France et de Belgique. « La participation de la Fnac aux risques de l’édition » peut donc être évaluée à 6 %. « Le reste, soit 94 %, est à porter presque exclusivement au crédit des librairies traditionnelles. » Dans Livres Hebdo de novembre 2006, Christine Ferrand fait le même constat en observant que : « Plus de trois cents romans de la rentrée littéraire ne sont apparus dans aucun média. Autant dire que ce serait trois cents livres passés à la trappe, si les libraires n’étaient pas là pour leur donner leur chance. » Seuls quatre des dix romans du palmarès de Livres Hebdo ont fait l’objet d’une large médiatisation. « Pour l’édition, la librairie, et en particulier celle qui opère des choix et conseille ses clients, demeure donc une vitrine irremplaçable.»
 
  • L’arrivée de l’informatique

« L’ordinateur vient ainsi supprimer la fiche manuscrite (la « fiche verte ») que l’on glissait dans les livres en vente et qui permettait au libraire de retracer l’historique de chaque titre et par là de gérer le réassort. Les données informatiques sont plus précises et permettent de ce fait une meilleure gestion des stocks. Selon Éric Hardin (Le Pavé dans la mare et Le Pavé du canal), fervent partisan de l’informatisation, « le travail devient plus intéressant, plus valorisant. Connaître l’historique des ventes permet par exemple d’anticiper les variations et donc de conserver en magasin des stocks moins importants». Les libraires informatisés constatent aussi un gain de temps dans le traitement des opérations logistiques et commerciales. Pourtant, l’informatisation des librairies ne se fait que lentement. Au printemps 1995, ce sont 600 d’entre elles qui sont informatisées, contre 400 deux ans plus tôt. Les librairies non informatisées sont, pour la plupart, de petites librairies. De façon plus surprenante, plusieurs grandes librairies tardent elles aussi à s’équiper, même la Fnac (qui n’informatise ses librairies qu’en 1989-1990). »
 
 
 
 




 

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