Essai/France 30 janvier François De Smet

Contrairement à ce qu'eût laissé présager la révolution sexuelle des années 1960, la libération des mœurs n'a pas tant engendré la démocratie en matière de séduction qu'un libéralisme sexuel à tous crins. Le sujet censément autonome choisit-il tant que ça ? Dans cette lutte des classes pour l'amour, l'on craint fort que Darwin et Adam Smith aient gagné - sélection par l'esthétique, suprématie de l'économie... Le couple sugar daddy (homme plus âgé et riche)-sugar baby (jeune femme attrayante et financièrement moins bien dotée) n'est pas si obsolète, et l'écart d'âge inversé entre la femme et l'homme intrigue, voire choque. Pour preuve : la différence d'attitude vis-à-vis des couples présidentiels américain et français, pointe François De Smet dans l'incipit d'Eros capital : les lois du marché amoureux.

Le philosophe belge rappelle que « la liberté de "jouir sans entraves" est la faculté d'utiliser ses avantages. [...] En somme, cette liberté recèle nécessairement une célébration de la contingence, donc l'arbitraire, que l'on peut résumer sous une loi cruelle : l'amour, les sentiments et le sexe ne constitue qu'un gigantesque et inavoué marché, au sein duquel les uns et les autres n'évoluent guère avec les mêmes chances. » De Smet identifie deux camps : « existentialiste » (l'individu serait « condamné à être libre » selon la formule sartrienne) et « évolutionniste » (fort de nos connaissances en biologie et en neurosciences, on ne saurait nier à l'être humain une « nature »). D'un côté, les théories constructivistes avec Beauvoir (« On ne naît pas femme, on le devient »), et à sa suite les champion(ne)s du genre : Judith Butler, Paul B. Preciado, ou de la domination (Bourdieu) ; de l'autre, les héritiers de Darwin, « une école arquée sur la psychologie évolutionnaire » (« evopsy »).

L'auteur de Lost ego (Puf, 2017) a choisi le sien, n'en déplaise aux idéologues : il existe bien des invariants scientifiquement étayés et on constate certaines lois biologiques liées à la perpétuation de l'espèce qui informent nos comportements. Nature et culture s'entremêlent, après des millénaires d'adaptation, c'est un peu l'œuf et la poule. Il ne s'agit certes pas de rejeter l'idée d'une domination masculine, mais l'auteur d'Eros capital nuancerait quand même le point de vue des féministes radicales, telle Paola Tabet, qui voient en toute union hétérosexuelle un « continuum » avec la prostitution. Eros a précédé Le capital et « l'échange économico-sexuel constitue les ressorts des relations humaines depuis les origines de l'humanité ».

François De Smet
Eros capital : les lois du marché amoureux
Climats
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 21 euros ; 362 p.
ISBN: 9782081422698

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