Il faudrait débaptiser les Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke (1875-1926), et parler d'une Correspondance croisée entre l'écrivain autrichien et Franz Xaver Kappus, de 1902 à 1909. On savait en effet que Kappus (1883-1966) était le destinataire des dix lettres écrites par Rilke, de 1903 à 1908, au fil de ses errances, de ses travaux, de ses maladies. C'est d'ailleurs le jeune homme, officier dans l'armée austro-hongroise, qui les a publiées pour la première fois en 1929, chez Insel Verlag à Leipzig, trois ans après la mort de son illustre correspondant. Dans son introduction, Kappus faisait preuve d'un profond respect et d'une grande modestie : « Mais là où parle quelqu'un de grand, d'unique, les petits doivent se taire », écrivait-il. C'est pourquoi il ne lui serait jamais venu à l'idée, de son vivant, de joindre ses propres lettres à celles de Rilke, alors que c'est lui, dans une première lettre expédiée à la fin de l'automne 1902, qui avait déclenché la première réponse de Rilke, depuis Paris, le 17 février 1903, puis celles qui ont suivi, jusqu'à l'ultime, datée de Noël 1908, de Paris toujours.

Photo NADINE PELLÉ

Kappus répondra une dernière fois, dès le 5 janvier 1909. Leur relation épistolaire prend alors fin, mais pas leur relation humaine. Alors qu'ils s'étaient déjà rencontrés à Vienne le 8 novembre 1907, ils se revoient en 1926, à Bad Ragaz, station thermale suisse où Rilke soignait ses poumons. Il devait mourir au sanatorium Valmont près de Montreux quelques mois après. Mais de cette seconde rencontre, nulle trace dans les correspondances.

Photo OLIVIER DION

Avec la publication de l'intégralité de leurs échanges, le puzzle est maintenant complet, même si les manuscrits de Rilke, vendus aux enchères par Kappus en 1953, au profit de la fille de l'écrivain, dans le besoin, ont disparu depuis. Ces Lettres à un jeune poète prennent tout leur sens. On y voit un jeune homme de bonne famille, devenu officier mais sans passion pour l'uniforme, s'adonner à la poésie pour tenter de guérir sa mélancolie, ses tourments : « Le sexe est lourd à porter », ou « je hais l'amour sexuel », écrit-il. Après pas mal d'atermoiements, il finira par tout confier à Rilke, dans sa dernière lettre : son amour malheureux pour une jeune cantatrice qui, mariée de force à Constantinople, s'était enfuie à New York pour échapper à l'emprise de sa famille et travailler.

Rainer Maria Rilke 1900 - Photo CC-BY

On s'attendrit sur le poète en herbe, qui finira par devenir journaliste, romancier, et militant pro-démocratie, sollicitant les conseils de son aîné afin d'être lu, publié. En vain. Celui-ci ne se livre guère, et lui prodigue des conseils déprimants : « Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n'y a qu'un seul moyen. Rentrez en vous-même. (...) Devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire ? » Sans doute pas. Kappus ne fut pas un écrivain maudit, plutôt un auteur mineur, même si un article de 1909, Nuit de nouvel an à la frontière (dalmate), est digne du Désert des Tartares. Buzzati connaissait-il Kappus ?

Rainer Maria Rilke
Lettres à un jeune poète Traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb
Seuil
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 17,90 € ; 160 p.
ISBN: 9782021446876

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