Librairies ambulantes : belles comme des camions | Livres Hebdo

Par Cécile Charonnat, le 20.10.2017 (mis à jour le 20.10.2017 à 10h45) Vente

Librairies ambulantes : belles comme des camions

Margaux Segré sur le toit du Serpent d’étoiles, un ancien bibliobus réaménagé. - Photo LIBRAIRIE LE SERPENT D’ÉTOILES

Les librairies ambulantes suscitent depuis plusieurs mois un regain d’intérêt, surtout dans les territoires où les librairies en dur sont absentes. Mais elles restent fragiles et peinent encore à trouver leur rentabilité.

Les libraires céderaient-ils à la mode des "trucks" ? Ancien, le concept de librairie ambulante suscite depuis plusieurs mois un nombre croissant de vocations, donnant naissance à un groupe d’échange sur Facebook dont l’une des membres est particulièrement sollicitée. Pascale Girard, qui a fêté en septembre les deux ans de son Mokiroule (Ardèche), reconnaît ne pas "passer une semaine sans recevoir trois à quatre mails de gens intéressés par le concept". Devant l’engouement, elle a même songé à créer des franchises, une idée d’abord lancée sous forme de boutade mais qu’elle ne s’interdit pas d’explorer "sérieusement" une fois que sa structure sera "consolidée économiquement".

Le Mokiroule, la librairie-camion de Pascale Girard. - Photo LIBRAIRIE LE MOKIROULE

En attendant, elle suit de plus ou moins loin une demi-douzaine de projets en cours d’élaboration et a fortement inspiré les deux librairies voyageuses qui ont vu le jour cette année, s’ajoutant aux neuf déjà existantes. Le 18 août, Delphine Saintemarie, ex-comptable, a créé la Librairie du Poussin, un fourgon de 20 m2 qui offre à une dizaine de communes rurales de l’Essonne un assortiment généraliste de 2 000 livres. Plus au sud, Margaux Segré, qui a travaillé pendant trois ans au Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture, sera le 29 octobre au volant du Serpent d’étoiles : un ancien bibliobus entièrement réaménagé qui proposera 3 000 titres et sillonnera les abords de La Rochelle.

La Librairie du Poussin, un fourgon de 20 m2 qui évolue depuis août dans l’Essonne. - Photo LA LIBRAIRIE DU POUSSIN

"Il n’est pas étonnant que ce modèle se développe, analyse Emmanuelle Lavoix, chargée de l’économie du livre au Centre régional du livre et de la lecture de l’ex-Poitou-Charentes. Dans un contexte où la librairie est en mutation et ne peut plus attendre le client, qui dispose en outre de beaucoup de moyens pour atteindre le livre et où le maillage du territoire se détricote, la librairie itinérante fait sens."

Entre 60 000 et 80 000 euros

Sortir les livres des murs, les amener là où sont les gens et faire office de librairie là où il n’y en a pas constitue l’une des premières motivations des libraires itinérants. Elle se conjugue à une envie d’instaurer une "relation différente avec les gens, fondée sur la proximité", précise Margaux Segré, et de créer du lien social et culturel soit en campagne, soit dans des quartiers urbains où la population et notamment les jeunes vivent "dans un périmètre très restreint duquel ils ne sortent pas. Et si le livre est trop loin, ils n’y vont pas", pointe Sonia Luque, qui projette d’ouvrir en mars 2018 une librairie qui irriguerait à la fois la proche périphérie toulousaine et certains quartiers de la Ville rose.

Autre avantage de la librairie itinérante : une installation à moindre coût, entre 60 000 euros et 80 000 euros. Elle permet d’expérimenter un projet avec un investissement réduit par rapport à celui d’une librairie en dur. "C’est vrai, mais il ne faut pas pour autant négliger l’investissement de départ, prévient Pascale Girard. La librairie ambulante ne tolère plus le bricolage. Nous devons au contraire nous structurer de la même manière que nos confrères et donner la même impression de sérieux et de professionnalisme", pointe la libraire qui s’est dotée dès le départ d’un logiciel de gestion et s’est abonnée à Dilicom et à Prisme.

Tributaire de la météo

L’investissement peut peser lourd dans un modèle très fragile, sur lequel s’accumulent nombre d’écueils. Fortement tributaire de la météo, "qui peut flinguer une année", souligne Pascale Girard, l’activité demande une santé de fer pour parer à l’intense manutention, une logistique rigoureuse et une solide organisation afin de dégager le temps nécessaire à la recherche d’information sur les nouveautés et de faire face au travail administratif. Une connaissance intime et entretenue du territoire, et des acteurs sur lesquels s’appuyer, est également requise.

Forcément réduits, les horaires d’ouverture et la taille de l’assortiment limitent en outre le chiffre d’affaires (CA), qui plafonne autour de 130 000 euros annuels et ne permet pas d’envisager des remises fournisseurs supérieures à 36 % dans le meilleur des cas. Les charges des librairies ambulantes ne sont pas moindres qu’ailleurs : carburant et coût des emplacements équivalent à un loyer mensuel, auquel s’ajoute le coût du transport, souvent plus élevé en raison des petits volumes travaillés.

Lucrative, la librairie ambulante ne l’est donc que rarement, d’autant que son statut particulier lui interdit quasiment toute aide institutionnelle. Installée depuis 2008 dans le pays d’Aunis, Muriel Moulin parvient ainsi tout juste à se dégager un salaire de 700 à 900 euros, et doit la pérennité de son Esprit nomade (100 000 euros de CA) à son compagnon. Avec 106 000 euros de CA en 2017, Pascale Girard se paie 800 euros net par mois et espère pouvoir se dégager un "petit smic" dès l’année prochaine, où elle a prévu d’atteindre les 120 000 euros de CA. "Choisir la librairie itinérante relève encore plus du militantisme, convient Emmanuelle Lavoix. C’est une formule où le libraire joue pleinement un rôle d’acteur culturel d’intérêt général."

Une deuxième activité

Beaucoup choisissent donc de mener en parallèle une deuxième activité. Aude Fleury, qui tient L’Hirondelle depuis 2001, dispense des conférences en histoire de l’art et des civilisations. Gwenaëlle Breton et Sébastien Jahan, fondateurs de Lir’ambulant en Limousin, sont enseignants à mi-temps. Chez Liliroulotte (Bretagne), l’activité de coaching parental permet à Bérengère Lebrun de maintenir de "manière volontariste" la librairie, alors que Nolwenn Cointo, ex-propriétaire de la Librairie-café des voyageurs à Brest, a carrément adossé sa librairie voyageuse, installée dans une ancienne remorque, à une compagnie de spectacle vivant. Le tout forme, depuis deux ans "un lieu d’accueil du public autour du livre" qui délivre des prestations culturelles variées.

Dans ces conditions, difficile d’envisager une large extension des librairies ambulantes, même si, martèle Pascale Girard, "selon les territoires, et notamment dans les milieux ruraux, elles offrent une alternative intéressante et innovante".

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