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Librairies francophones : quelle relève ?

En mai 2013, à Athènes, Le Livre ouvert reçoit Alexia Kefalas pour son livre La méthode grecque : survivre à la crise (La Martinière). - Photo ANTHONY PRIOVOLOS

Librairies francophones : quelle relève ?

Fragile et disparate, concurrencé par la vente en ligne, le réseau des librairies francophones à l’étranger voit pourtant émerger des visages neufs qui incarnent une nouvelle génération. Portraits.

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Par Clarisse Normand,
Créé le 25.03.2016 à 00h00,
Mis à jour le 25.03.2016 à 08h22

En ce début de 2016, trois exemples viennent témoigner à la fois de la fragilité et de la résistance des librairies francophones dans le monde. A Beyrouth, El Bourj, haut lieu de la culture dans la capitale libanaise, fermera ses portes fin avril, victime des difficultés du pays. A Rio de Janeiro, Leonardo da Vinci échappe à une disparition programmée grâce à son rachat, le 1er mars, par un ex-dirigeant de la chaîne de librairies Saraiva, Daniel Bandeira Louzada. Enfin, à Leipzig, la librairie-café Polylogue verra le jour fin avril sous la houlette d’une jeune Française de 28 ans, Laure Le Cloarec, ex-responsable de la médiathèque de l’institut français local.

"Il existe toujours une dynamique, mais elle est fragile dans le contexte international actuel", observe Kamel Yahia (Hachette Livre international). Plus inquiet, Pierre Myszkowski, du Bureau international de l’édition française (Bief), a le sentiment que "la librairie attire moins. Outre le recul de la francophonie dans le monde, les conditions d’exercice du métier sont difficiles et les aides publiques françaises ont baissé." Face à la problématique des transmissions qui se pose de la même manière qu’en France, "la relève n’est pas assurée", estime Philippe Bouchon, au Centre national du livre. Il évalue à 150 le nombre de librairies francophones à l’étranger (hors Suisse, Belgique et Canada), avec une forte concentration en Europe et en Afrique. En dépit de situations catastrophiques en Syrie et en Egypte, notamment, Olivier Aristide, directeur général de la Centrale de l’édition, se dit pourtant moins pessimiste qu’il y a cinq ans. Quoique inorganisée et éclectique, une relève se manifeste cahin-caha. Outre les ouvertures du Livre ouvert à Athènes en 2010, de Kyralina à Bucarest en 2012, de Préface à Casablanca en 2013, du Temps retrouvé à Amsterdam en 2014, certaines transmissions ont donné lieu à de belles relances, à commencer par celle de La Page, à Londres, reprise en 2008 par Isabelle Lemarchand (37 ans) qui, l’an dernier, en a doublé la surface, à 200 m2 (1).

Acteurs locaux

Parmi ces initiatives, plusieurs relèvent de Français expatriés, mais d’autres sont le fruit d’acteurs locaux. Malgré la crise en Grèce, Antonios Priovolos (46 ans), riche d’une double expérience dans le tourisme et l’édition de français langue étrangère (FLE), est aujourd’hui à la tête du Livre ouvert (120 m2, 7 salariés). Il explique avoir été motivé par "la nécessité de garder une librairie française à Athènes après la disparition de Kauffmann". Il a même ouvert un deuxième magasin à Kifissia, au nord d’Athènes.

A côté de ces nouveaux venus dans le métier, on assiste à des transmissions familiales, avec une redynamisation des points de vente. C’est le cas chez Jaimes à Barcelone, au Carrefour des livres à Casablanca, ou encore à la Librería francesa de San José, au Costa Rica (120 m2, 5 salariés). Dans ce dernier cas, Ramon Mena (39 ans, diplômé dans le génie électrique) a repris, il y a deux ans, la tête de l’entreprise paternelle qui est à la fois libraire et distributeur de livres. Motivé par "son attachement à la librairie, son goût pour les arts et sa francophilie", il entend faire du magasin "un lieu culturel". Il y a déjà créé un café, lancé un prix littéraire en poche "car le grand format est trop cher". Il travaille également sur un projet de vidéos présentant des livres français sur Internet.

Hors des murs

Beaucoup de libraires ont compris l’importance d’une désacralisation du livre, de l’animation de leur point de vente et surtout de la mise en place d’initiatives hors de leurs murs. En Afrique subsaharienne, où le marché est nettement dominé par le scolaire, de plus en plus de libraires ont rejoint la Caravane du livre. C’est le cas, au Sénégal, de Marie-Justine N’Dione, embauchée en 2011 comme directrice de Clairafrique (32 salariés, 5 points de vente détenus par l’archidiocèse de Dakar). Mais cette ex-directrice d’un centre d’appel à Dakar, diplômée en économie et titulaire d’un doctorat en relations industrielles obtenu au Canada, a aussi redressé la librairie "en rationnalisant la gestion des achats, désormais confiée à une équipe dédiée, et en faisant donner des formations aux salariés".

Derrière leur éclectisme et leurs problématiques territoriales, tous ces libraires disséminés aux quatre coins du monde manifestent, via leur adhésion à l’Association internationale des librairies francophones (AILF), le besoin de sortir de leur isolement, mais aussi de se fédérer pour se faire entendre auprès de leurs partenaires. Un enjeu de survie pour certains. Et par suite, un enjeu pour la présence de la culture française dans le monde.

(1) Voir LH 1037 du 10.4.2015, p. 28-29.

Espagne : Montse Porta l’héritière

Photo OLIVIER DION

"Tombée dedans étant petite", Montse Porta, 56 ans, a hérité il y a six ans de la librairie Jaimes, créée par son grand-père à Barcelone en 1941, en pleine dictature franquiste. "Déjà quand j’étais étudiante en biologie, je travaillais un peu à la libraire. Puis, en 1980, j’en suis devenue salariée, jusqu’en 1988." Pourtant, pendant vingt ans, elle part vers d’autres horizons, quoique toujours dans le même milieu, puisqu’elle est représentante en Espagne et au Portugal de l’édition française pour la structure de diffusion internationale Garzón. Depuis son retour en 2009, à la mort de son grand-père, elle a fortement développé les animations : "210 en 2015". Surtout, elle a permis à la librairie (220 m2, 6 salariés, 800 000 euros de chiffre d’affaires) de surmonter avec succès le "défi d’un déménagement" imposé par les trop fortes augmentations de loyer. Confiante pour l’avenir, elle entend fêter dignement les 75 ans de Jaimes.

Haïti : Mehdi Chalmers le dauphin

Photo OLIVIER DION

"Je me sens bien plus qu’un simple employé à La Pléiade", assure Mehdi Chalmers, 28 ans, salarié depuis trois ans de la librairie de référence de Port-au-Prince (deux magasins, 15 salariés, 800 000 euros de chiffre d’affaires). "Je connais Mehdi depuis longtemps, confirme Solange Lafontant, qui dirige La Pléiade depuis trente ans. Il était même venu faire un stage avant de partir à Paris en 2005." Après sept années passées en France, où il a suivi des études de philosophie et a notamment travaillé chez Tschann, à Paris, il revient en 2013 à Haïti… et à La Pléiade, qui se reconstruit peu à peu après le tremblement de terre de 2010. "Je lui ai vite laissé carte blanche", indique Solange Lafontant, qui voit en lui "un redoutable vendeur, et un successeur idéal, en binôme avec Dominique Gaetjens, plus gestionnaire". "Amoureux fou des livres depuis l’enfance", comme il le dit lui-même, Mehdi Chalmers est aussi éditeur pour la maison haïtienne Ateliers du jeudi noir. Il s’apprête à lancer une revue culturelle baptisée 360 et enseigne la philosophie dans un lycée.

Madagascar : Voahirana Ramalanjaona l’entrepreneuse

Photo OLIVIER DION

Millefeuilles est le nom de la librairie-café qu’elle a ouverte à Antananarivo il y a trois mois. "Une première dans l’île", explique Voahirana Ramalanjaona, 49 ans, qui a créé Millefeuilles à partir des activités reprises à la Maison de la presse qu’elle a dirigée pendant quinze ans comme salariée de Presstalis. Franco-malgache, ayant vécu en France de 15 à 25 ans, titulaire d’une licence en économie et d’un brevet de comptabilité, elle a été éditrice d’un journal pour enfants, avant de rejoindre Presstalis. Consciente du défi qu’elle se lance en ouvrant une librairie-café de 160 m2 dans un pays où le pouvoir d’achat est particulièrement bas, elle compte sur les activités de presse. Mais elle sait aussi qu’"il existe à Madagascar une petite frange de la population avec des gros moyens financiers". Forte de l’intérêt suscité par son concept depuis l’ouverture, la présidente de l’Association des libraires de Madagascar mise sur la qualité du service et sur les animations pour séduire.

Maroc : Yacine Retnani le sauveur

Photo OLIVIER DION

Le livre est dans ses gènes, et le français son identité, explique Yacine Retnani, qui a succédé en 2010 à ses parents à la tête de Carrefour des livres, à Casablanca (150 m2, 6 salariés, 500 000 euros de CA). "Mon premier Salon du livre à Paris, je l’ai fait dans le ventre de ma mère", lance ce jeune père de 34 ans. Formé aux métiers du livre à Paris et doté d’expériences professionnelles diverses (en France chez Syros, Vilo, et à la librairie L’Atelier, à Paris ; mais aussi aux Etats-Unis et aux Emirats arabes unis, notamment comme commercial dans l’informatique), il a redressé en six ans l’affaire familiale qui était lourdement endettée. Débordant d’initiatives, il a compris qu’une librairie "doit aujourd’hui être un endroit cool". "C’est tout bête mais le dimanche matin, j’offre le petit-déjeuner : j’ai multiplié le chiffre d’affaires par dix lors de ces matinées." Choisi par le groupe marocain OCP comme consultant et fournisseur de livres pour la nouvelle médiathèque de Khouribga, Yacine Retnani, administrateur de l’AILF, regrette en revanche le manque de coopération avec les instances françaises locales.

Tchad : Marius Ngartara Ngaryengué le passeur

Photo OLIVIER DION

"Apprendre et se former toujours." C’est ce qui a poussé Marius Ngartara Ngaryengué, 46 ans, vers les livres. En particulier vers La Source, librairie qui appartient au diocèse de Ndjamena et qu’il dirige depuis huit ans (100 m2, 9 salariés, 350 000 euros de chiffre d’affaires). "Après diverses expériences professionnelles, j’ai passé une maîtrise en gestion en 2000, puis, après trois ans dans une entreprise de téléphonie mobile, je suis entré à La Source." Toutefois, occupant un poste d’assistant à la direction, il est frustré : "Les responsables n’osaient pas commander : ils pensaient que les livres seraient trop chers pour le public." Il démissionne en 2005, passe un master en création et reprise d’entreprise, et revient en 2007 à La Source, cette fois comme directeur général. Convaincu qu’il y a une demande inassouvie, il a depuis développé l’offre mais aussi la visibilité des livres avec des expositions dans les centres de formation, un bibliobus parcourant le pays ou la création d’un club de lecture. Désireux d’en faire "un pôle d’attraction culturelle", il a la volonté d’agrandir la librairie.

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